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 Dounia Bouzar : comment éloigner les jeunes de Daech ?

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GIBET
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MessageSujet: Dounia Bouzar : comment éloigner les jeunes de Daech ?   5/4/2016, 12:20

Citation :

[size=37]Dounia Bouzar : comment éloigner les jeunes de Daech ?[/size]
Publié le 4 avril 2016 à 11h58Dounia Bouzar en 2012 ©
http://www.elle.fr/Societe/News/Dounia-Bouzar-comment-eloigner-les-jeunes-de-Daech-3077704
 
Cette anthropologue et éducatrice accueille les jeunes radicalisés, cherche à les détourner du terrorisme et contribue ainsi à éviter des attentats. Parcours d'une héroïne d'aujourd'hui.
Lorsqu’elle a appris les attentats à Bruxelles, Dounia Bouzar, fondatrice et directrice du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam ( CPDSI), n’a pas été étonnée. « Les questions que je me pose en me réveillant sont : “Où est-ce que ça va sauter aujourd’hui ? Est-ce que le terroriste va avoir un profil classique ou un nouveau ? S’agira-t-il d’une femme ?” Chaque jour qui passe sans attentat est un soulagement. Pour moi, la norme s’est inversée. » Depuis quelques mois, Dounia Bouzar vit sous la protection de six policiers et n’a plus le droit de prendre le train, pour sa sécurité et celle des autres passagers. Ses propres filles ont dû déménager, et ses petits-enfants être déscolarisés. Elle remarque que, pour l’instant, les personnes qui passent à l’acte « ont des profils habituels de jeunes sans père ni repères, qui n’ont pas intégré la loi et qui trouvent dans la radicalité une justification de leur recherche de toute-puissance ». En un mois, son centre a désamorcé trois projets d’adolescents qui avaient acheté des explosifs et écrit leur lettre d’adieux à leurs parents. On lui fait répéter ce qu’elle vient de nous dire. Trois projets d’attentat distincts ? « Oui, par deux garçons et une fille, 16 ans de moyenne d’âge. Deux d’entre eux sont des non maghrébins, et les trois viennent de la classe moyenne, parents fonctionnaires ou cadres supérieurs. » L’un des attentats visait Dounia Bouzar et son équipe. « Le recruteur avait persuadé la gamine de lui transmettre l’heure et le lieu de son rendez-vous avec nous. Elle serait sortie de la salle avec sa mère, car elle ne voulait pas que celle-ci meure », et le terroriste serait entré avec une ceinture d’explosifs se faire sauter. C’est un jeune pourtant « très radicalisé », selon Dounia Bouzar, qui au dernier moment l’a prévenue. « Notre informateur était dans un dilemme. Pour lui, nous sommes “des forces du mal” qui empêchent les jeunes gens de se rendre en Syrie sauver le peuple syrien des bombardements français. Et, cependant, un certain attachement à l’équipe a été plus fort que ses convictions déshumanisées. Si bien que, malgré tout, je reste optimiste. Que le lien ait gagné contre son embrigadement m’a fait plaisir. » L’équipe et les enquêteurs ont trouvé sur Internet les échanges qui confirment le scénario, et l’apprenti terroriste a été arrêté. « On ne s’en est pas encore remis. Deux personnes du CPDSI – l’association compte six salariés – vont très mal. »
« LES RECRUTEURS SONT TRÈS ACTIFS AUPRÈS DES JEUNES FILLES »
Dounia Bouzar parle vite. Des histoires comme celles-ci, elle en a plein sa sacoche et elle les raconte avec émotion et précision. Elle est cependant fortement critiquée, moins par les acteurs de terrain qui reconnaissent qu’elle est la première à avoir pris à bras-le-corps la réalité des phénomènes d’embrigadement par Daech que pour des raisons idéologiques : selon elle, rejoindre l’État islamique n’est que marginalement une question religieuse et ressemble plutôt à un mouvement totalitaire. Elle précise : « Couper des têtes, ce n’est pas être “très musulman”. » Elle abhorre l’expression « islam modéré », qu’elle juge raciste. « On ne parle pas de christianisme modéré. » Selon ses observations, seulement une petite portion des adolescents aimantés par l’État islamiste a une connaissance de l’islam ou est même politisée. Dounia Bouzar répète sans relâche : « On se trompe lorsqu’on imagine que les recruteurs de Daech n’attirent qu’un certain type de jeunesse désaxée, qui serait musulmane et issue de l’immigration. Certes, c’est elle qui est passée à l’acte. Sans doute parce que les autres ont un attachement à la vie qui persiste. Mais nous qui écoutons les jeunes avant qu’ils ne parviennent à partir en mission, nous voyons bien que des adolescents de tous milieux peuvent être happés par une propagande d’autant plus efficace que la communication par Internet permet de la cibler. Les gosses peuvent être d’excellents élèves, cultivés, doués d’esprit critique, n’avoir posé aucun problème antérieurement. » Elle le redit : « L’embrigadement résulte toujours d’une rencontre entre un immense malaise et un discours qui offre une solution à ce malaise. » Les centaines de parents que reçoit chaque année le CPDSI sont tous désemparés et incrédules vis-à-vis du désastre qui les frappe. Cela n’aurait pas dû leur arriver. Dounia Bouzar explique que la supériorité de Daech sur Al-Qaida est précisément la finesse avec laquelle le rabatteur individualise son approche. « Il entre en contact avec le gamin via, par exemple, des jeux en réseau, l’écoute longuement pour savoir s’il a plutôt besoin d’être utile, d’être protégé, de se venger d’une humiliation. Et s’engouffre dans ses failles, en faisant mine de le comprendre entièrement. Au CPDSI, nous sommes les seuls à avoir accès à ces premières approches. » C’est ainsi, dit-elle, que « de nouveaux profils apparaissent ». Elle estime notamment que, d’ici peu, des femmes passeront à l’acte. « À la différence d’Al-Qaida, Daech est un territoire qui a besoin des femmes pour se peupler. Les recruteurs sont donc très actifs auprès des jeunes filles. » Propos corroborés par les derniers chiffres du ministère de l’Intérieur qui montrent que, entre octobre 2013 et octobre 2015, la proportion de femmes parmi les Français ayant rejoint la Syrie est passée de 12 % à 35 % (218 sur 593), et que leur processus de radicalisation est nettement plus rapide.
« MAINTENANT, ON SAIT QUI VOUS ÊTES »
Elle ajoute : « Vous savez, les jeunes que nous suivons ne coupent pas immédiatement les liens avec ceux qu’ils appellent leurs sœurs et frères de Daech sur Internet. Ne serait-ce que pour dire à leurs interlocuteurs : “Maintenant, on sait qui vous êtes.” Même quand ils retrouvent de vraies relations, dans la vraie vie, ils mettent du temps à rompre totalement avec l’idéal, ou la fusion que leur apporte leur contact virtuel avec Daech. » Cela fait une bonne douzaine d’années maintenant que Dounia Bouzar travaille sur la radicalisation, elle a choisi de consacrer sa thèse d’anthropologie sur ce sujet. Son entreprise Bouzar Expertises, fondée en 2008, traite de l’application de la laïcité et du fait religieux en entreprise et dans les institutions. Elle y travaille avec ses filles, Lylia et Laura. « C’est une entreprise mère-filles, on y tient, et on en est fières ! On embauche aussi. Personne n’attaque les entreprises père-fils. » Lorsqu’elle a créé, en 2014, sa « petite » association contre les dérives sectaires « sur un coin de table », c’était dans l’idée qu’elle serait éphémère. L’objectif était de ne pas abandonner « les familles dont les enfants ont été captés par Daech, qu’ils soient déjà partis en Syrie ou pas. Que les parents aient un lieu où se rencontrer. Qu’on analyse avec eux le problème. Nous avons commencé avec des groupes de paroles. » Elle ajoute : « Je dois tout aux parents qui nous font confiance et qui nous ont laissé fouiller avec eux dans l’ordinateur de leur enfant. C’est un vrai travail de fourmi. Il faut aller pas à pas, de manière pragmatique, sans se borner aux idées reçues, pour comprendre l’engrenage et où est le jeune aujourd’hui. » Quelques mois après les attentats contre « Charlie Hebdo », le gouvernement français a lancé un appel d’offres aux associations de lutte contre la radicalisation. Le CPDSI a été le seul à se présenter. « On a à peine deux ans de recul sur le processus de déradicalisation. Le ministère de l’Intérieur nous a demandé d’identifier des indicateurs qui permettent de différencier l’islam de la radicalité. Puis de construire une méthode pour sortir les jeunes de là. » Le CPDSI travaille avec les parents et les adolescents. « On les voit longuement, on est un sas entre Daech et le monde réel. » Ensuite les autres partenaires interviennent. « Je ne prétends pas être psychothérapeute. Il m’arrive de prôner l’enfermement en centre éducatif fermé sans accès à Internet, quand le jeune ne parvient pas à rompre avec ses recruteurs. Exactement comme un héroïnomane doit cesser de fréquenter son dealer. » Après l’annonce du projet de loi sur la déchéance de nationalité, Dounia Bouzar a choisi de rompre avec le gouvernement et donc avec une subvention coquette de près de 600 000 euros. « On continuera notre travail avec de l’argent privé. Mais je ne peux pas prendre l’argent du gouvernement et être en désaccord total avec sa politique. La déchéance de nationalité est un déni de nos recherches. Manuel Valls fait croire aux Français que le terrorisme, c’est un problème d’immigrés et de double culture. Que fait-on de tous les jeunes qui ne sont pas issus de l'immigration, mais qui sont malgré tout happés par cette utopie menant au carnage ? On continue de prétendre qu’ils n’existent pas et on perd encore dix ans ? Ce qui m’inquiète, c’est que ce type de loi change la perception des intervenants de terrain. » Anthropologue, Dounia Bouzar n’a pas non plus apprécié la saillie du Premier ministre contre ceux qui tentent de comprendre la propagation du terrorisme, pour éradiquer le processus.
« DAECH EST UN PROJET D’EXTERMINATION »
De son premier métier d’éducatrice, Dounia Bouzar a gardé une faculté à entrer en lien avec n’importe qui, une curiosité à l’égard d’autrui, une satisfaction à résoudre les problèmes pratiques des uns et des autres et les situations les plus inextricables. Elle-même n’est pas hors champ. Elle remarque : « Adolescente, j’aurais pu faire partie de ces jeunes qui croient n’importe quoi pour avoir la joie de sauver l’humanité. » Elle dit parler à Dieu « depuis toute petite », s’être convertie à l’islam jeune adulte, et que c’est la religion qui lui a donné « la force de divorcer » de son second mari violent. Elle a été élevée par sa mère, normalienne, agrégée de mathématiques, corse et athée, à Grenoble, tandis que son père vivait au Maroc. Excellente élève, elle désespère sa mère en quittant le lycée à 16 ans pour devenir palefrenière. « Pendant un an, j’ai travaillé dans un centre équestre qui accueillait les handicapés. » Son premier mari meurt d’un cancer fulgurant alors qu’elle vient d’accoucher. Elle vend des doubles vitrages, fait du porte-à-porte, passe l’équivalent du bac à la fac. Dounia Bouzar est pragmatique. Toutes ses expériences, toutes ses observations nourrissent et modifient ses constructions théoriques. Elle dit : « Daech est un projet d’extermination. On ne sait toujours pas exactement comment on en sort. » Un repenti lui a confié que, lors des attentats à Toulouse, il a perçu pour la première fois les victimes comme des humains. Mais il ne sait toujours pas pourquoi. « Ma première étude, je l’ai faite auprès de 160 familles. Puis, en un an, il y a eu 325 familles. On a conçu des indicateurs pour déterminer le moment où il faut commencer à se faire du souci. Expliquer que, quand un enfant voit le diable dans un ballon de foot, ce n’est pas de l’islam, mais sans doute le signe qu’il a été harponné. Il fallait agir avec tous les jeunes qu’on menottait à la frontière, et qui repartaient en Syrie, deux fois, trois fois, quatre fois. » La simplicité de Dounia Bouzar, son engagement et sa sincérité sont à la fois son atout et ce qui suscite les sarcasmes de ses collègues souvent masculins. « Je ne dis pas que ma méthode auprès des jeunes fonctionne à tous les coups. Mais que, à chaque fois qu’un adolescent peut faire ce travail de distance et comprendre que ce qu’il prend pour une mission divine est une réponse à une problématique personnelle, je suis contente. Il faut une bonne année pour cela. Il faut ensuite beaucoup soutenir le jeune, pour qu’il ne sombre pas dans la dépression. » Et aussi : « Mes meilleurs alliés, ce sont les parents, quand ils existent, mais aussi et surtout les repentis. Ce sont eux qui ouvrent la voie la plus efficace à une renaissance dans la vraie vie. » Elle ajoute : « Il faut accepter de leur faire confiance, même si le risque zéro d’infiltration n’existe pas. »
LE ROMAN DE L’EMBRIGADEMENT
Dans ce roman dédié aux adolescents, mais qui intéressera également leurs parents, deux meilleures amies prennent la parole alternativement dans leur journal. La force de cette fiction est de nous faire entrer dans l’intimité de ces jeunes filles : il y a Camille, sympathique, à l’esprit critique développé, et cependant harponnée par un rabatteur de l’État islamique, et Sarah, musulmane, médusée par le comportement de son amie et la vitesse de sa transformation. C’est cependant Sarah que les autres désignent comme coupable, alors qu’elle vit sa religion tranquillement. Dounia Bouzar dit qu’elle n’a rien inventé, qu’elle s’est contentée de retranscrire ce que lui racontent des adolescentes. Un texte vif et empathique, qui permet de s’approcher de ce qui semble aujourd’hui la plus grande des énigmes : comment des gosses sans histoire peuvent-ils adhérer à une idéologie qui vise à exterminer ?
Dounia Bouzar, « Ma meilleure amie s’est fait embrigader » (éd. La Martinière). « La Vie après Daesh » (éd. de l’Atelier).
Un numéro vert a été mis en place pour venir en aide aux familles touchées par la radicalisation : 0 800 005 696.
Cet article a été publié dans le magazine ELLE du 1er avril 2016. 
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Écrit par...
Anne Diatkine

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" Si tu ne sais pas quoi faire de tes mains, transforme les en caresses" (Jacques Salomé)
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