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 Le brave des braves

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Dark Lord

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Date d'inscription : 11/01/2016

MessageSujet: Le brave des braves   Lun 1 Fév - 1:01

Je vous livre les 3 premiers épisodes d'une série de 4 que j'achèverai...dès que je pourrai. J'en connais un qui devrai se régaler...



« C’était un brave, personne ne l’était plus que lui ; mais c’était un fou ; il est mort sans emporter l’estime de personne. »


Napoléon 1er, à propos du Maréchal Ney.



***************



Introduction



Il y a l’Histoire, et il y a la légende… Mais ce qui apparaît comme étant l’Histoire aux yeux du grand public n’est souvent qu’une légende nationale, écrite par les vainqueurs d’une époque et utilisée plus ou moins subtilement en fonction des besoins, des caprices et des envies des pouvoirs politiques qui se succèdent.


Au fil des siècles, Michel Ney, maréchal de France, duc d’Elchingen, prince de la Moskowa, fut le plus aimé des maréchaux d’empire, et le plus décrié. Héros de multiples batailles, sauveur des restes de la grande armée en Russie, on l’accusa pourtant d’être la cause de la défaite de Napoléon à Waterloo. Traître pour les royalistes, saint pour ses soldats, fou pour l’exilé de Sainte-Hélène, tous ceux qui le dépeignirent s’accordent pourtant à rester admiratifs devant la manière dont il mourut.


Regardant bien en face le peloton d’exécution, il frappa sa poitrine en criant : « Soldats, droit au cœur ! C’est le cœur d’un brave ! » Les coups de feu retentirent, et il tomba…

Son corps fut déposé dans un cercueil déjà prêt, et enterré au cimetière du Père Lachaise, où désormais chaque Français peut aller se recueillir sur sa tombe.


Cela, c’est l’Histoire… à moins qu’il ne s’agisse de la légende nationale… À moins que la réalité soit tout à fait différente… À moins que…


J’ignore si les faits relatés dans l’histoire qui va suivre sont exacts. Ce que je sais, c’est que les documents sur lesquels je me suis fondé pour la raconter existent réellement. Ensuite, le lecteur choisira sa vérité.

À chacun la sienne.



***************




Première partie



Waterloo


— Peggy, apportez-moi le dossier Peter Stuart Ney s’il vous plaît.
— Bien, Monsieur Pinkerton. Il est prêt depuis hier soir. J’ai classé tous les documents.
— Merci, Peggy, vous êtes l’assistante la plus efficace que j’ai jamais eue.
— Vous allez rédiger vos conclusions aujourd’hui ?
— Je devrais…
— Alors, quel est votre avis ?
— Vous avez tout lu ?
— Oui, Monsieur Pinkerton.
— Et qu’en pensez-vous ?
— Il y a tant de faits qui corroborent… J’ai bien envie d’y croire.
— Croire ? C’est bon pour les baptistes, ça ! Mais notre travail, c’est de rechercher les preuves.
— Disons qu’il y a là un faisceau de présomptions que l’on pourrait juger… assez fortes.
— Oui, Peggy, beaucoup de présomptions ; mais pas de preuves formelles.
— Comment les trouver, tant d’années après et en étant si loin des lieux ?
— Je vais relire tout cela. Pièce par pièce. Et réfléchir…


La secrétaire déposa trois énormes chemises pleines de documents sur le bureau du détective privé à la réputation légendaire. Allan Pinkerton se lissa la barbe un instant, en proie à une douce rêverie. Oui, tous les documents en sa possession allaient dans le même sens : l’homme dont on parlait était sans doute celui qu’il prétendait être. Mais alors, que de bouleversements cela allait créer ! Que d’oppositions allait-on rencontrer dans l’établissement de cette vérité (s’il s’agissait bien de la vérité) !


Il ne s’agissait pas là d’une simple affaire de meurtre ou de vol de diligence : il s’agissait ni plus ni moins de remettre en cause une partie de l’Histoire d’un pays, de grandir les actes d’un homme et de le faire entrer dans la légende, aux dépens de la parole du gouvernement français et de celle d’un empereur que tous, y compris bon nombre de ses ennemis d’hier, considéraient comme un des plus grands génies de tous les temps, l’égal de César et d’Alexandre le Grand. La tâche n’était pas simple ; il était hors de question de prendre le risque de se tromper.


Allan Pinkerton ouvrit la première chemise…



***************



Notre histoire commence étrangement le 15 novembre 1846, dans le comté de Rowan, quelque part en Caroline du Nord. Peter Stuart Ney, vieux professeur à la retraite, se meurt dans la maison de son ami Osborne Foard. Alors que ce dernier se tient à son chevet, le moribond lui fait signe de s’approcher et de se pencher vers lui afin qu’il puisse lui confier quelque chose avant de partir dans l’au-delà. Foard se penche, et l’entend murmurer ces mots : « I will not die with a lie on my lips: by all that is holy, I’m Marshall Ney of France. » (Je ne veux pas mourir avec un mensonge sur mes lèvres : par ce qu’il y a de plus sacré, je suis Ney, maréchal de France.)


Stupéfaction ! Dans cette petite bourgade, beaucoup ignorent qui est le maréchal Ney et les exploits qu’il a accomplis. Mais rapidement quelques liens sont mis en évidence : Peter Stuart Ney, recruté comme professeur au collège de Davidson, semblait bel et bien débarquer de nulle part. Aimable, chaleureux, toujours prêt à plaisanter, le géant roux restait obstinément élusif quant à son passé, aimant à déclarer « L’obscurité est ma gloire… », ce que bon nombre d’habitants avaient mis sur le compte de son appartenance à la franc-maçonnerie, qu’il ne cachait pas.


Oui, Peter Stuart Ney avait tout du soldat. Une force de la nature, une habileté au sabre peu répandue dans le milieu universitaire, et une manière de monter à cheval qui ébahissait bon nombre de femmes. Mais au-delà de tout ça, il était véritablement instruit et cultivé. Hormis l’histoire militaire et ses connaissances parfaites des batailles qui avaient mis l’Europe à feu et à sang jusqu’en 1815, il parlait le grec, le latin, et jouait merveilleusement de la flûte.


Ses amis se souvinrent également de cette façon particulière qu’il avait de cacher les quelques lettres qui lui parvenaient de France. Et également du malaise qui un jour s’était emparé de lui à la lecture de l’une d’entre elles. Il avait soudainement défailli et était tombé lourdement sur le sol. À son réveil, il avait déclaré avec des larmes dans les yeux : « Napoléon est mort… Je ne retournerai jamais en France. »


À partir de ce jour, son comportement avait changé. Il s’était mis à boire plus, et plus souvent. Au point d’être tombé fin saoul sur une route enneigée un soir en rentrant chez lui, et de ne devoir la vie qu’au plus grand des hasards, un fermier passant par là l’ayant ramassé et couché dans son chariot malgré ses protestations : « Est-ce ainsi… que l’on traite… le duc d’Elchingen ? Soldat… me ferez huit jours, nom de Dieu ! » Tout le monde ignorait qui était le duc d’Elchingen, et ces propos émanaient d’un alcoolique : personne ne se pencha vraiment sur cette question.


Bref, quelques mois après, Rowan en pleine effervescence souhaitait ériger une statue en l’honneur du maréchal Ney. On semblait se monter la tête avec tous les indices que l’on pouvait trouver. Peter était le nom américanisé du père de Michel Ney ; Stuart faisait référence aux origines écossaises de sa mère. Mais tout cela est encore trop peu pour le maire de la ville qui tentait malgré tout de garder la tête froide, et qui demanda à l’agence Pinkerton d’enquêter sur cette étrange affaire.



***************



Allan Pinkerton se replongea alors dans les récits des témoins du premier acte de cette histoire : la bataille de Waterloo.


Dans ses mémoires, l’empereur n’était pas tendre avec le « brave des braves ». Mais Pinkerton ne s’en laissait pas conter. Las Cases, entièrement dévoué à l’exilé de Sainte-Hélène, se contentait de reprendre les propos de l’empereur qui accusait ses hommes afin de justifier sa défaite. Ainsi, Ney était-il devenu responsable de la destruction de la cavalerie et le premier artisan de la déroute de Waterloo à cause de ses charges de cavalerie intempestives… C’était trop simple ; et cela ne résistait pas à la réalité des faits.


Le premier, Ney n’aurait jamais dû être à la tête d’un si grand corps d’armée. C’était un remarquable tacticien, un formidable meneur d’hommes ; mais là étaient ses limites, et il le savait. Cette tâche aurait dû être confiée au maréchal Davout, que Napoléon avait laissé à Paris afin de surveiller Fouché, en qui il n’avait plus confiance.


Le second, l’empereur était malade le jour de la bataille, et il allait dormir alors que Ney s’efforçait de gagner pour lui cette bataille décisive.


Le troisième – le pire sans doute, qui accablait Napoléon – c’est qu’à 18 h 30, la ferme fortifiée de la Haie Sainte était prise : Ney avait réussi son pari. Il avait installé des pièces d’artillerie en direction de Wellington dont l’armée était en déroute. La victoire était là, à portée de main. Il suffisait d’un renfort d’infanterie que le prince de la Moskowa demanda à son maître qui répondit, agacé : « Des renforts ? Mais où veut-il donc que j’en trouve ! » Or, il restait la garde impériale : son engagement immédiat aurait mis Wellington à genoux. Mais Napoléon préféra attendre l’arrivée de Grouchy… Il eut Blücher, une heure après. C’est alors qu’il envoie les renforts demandés par Ney. Trop tard ; beaucoup trop tard : tout était perdu. L’Histoire, comme on dit, ne repasse pas les plats.


Après la déroute, on accusa Ney d’avoir failli. L’empereur, ses fidèles, et les journaux aux ordres du pouvoir cherchaient un coupable. Et Michel Ney, qui avait tant fait pour la France, ne peut l’accepter. Le voici qui écrit à Fouché, Ministre de la police, qui est et restera son ami jusqu’au bout.


Allan Pinkerton s’était procuré une copie de la lettre. Il la déplia lentement et la lut, pour la centième fois peut-être…





À S. Exc. M. le Duc d’Otrante.



Monsieur le Duc,


Les bruits les plus diffamants et les plus mensongers se répandent depuis quelques jours dans le public sur la conduite que j’ai tenue dans cette courte et malheureuse campagne : les journaux les répètent et semblent accréditer la plus odieuse calomnie. Après avoir combattu pendant 25 ans et versé mon sang pour la gloire et l’indépendance de ma patrie, c’est moi que l’on ose accuser de trahison, c’est moi que l’on signale au peuple – à l’armée, même – comme l’auteur du désastre qu’elle vient d’essuyer !

Forcé de rompre le silence – car s’il est toujours pénible de parler de soi, c’est surtout lorsque l’on a à repousser la calomnie – je m’adresse à vous, Monsieur le Duc, comme président du gouvernement provisoire, pour vous tracer un exposé fidèle de ce dont j’ai été témoin.

(…)

Le 18, la bataille commença vers une heure ; et quoique Le Bulletin qui en donne le récit ne fasse aucune mention de moi, je n’ai pas besoin d’affirmer que j’y étais présent.

M. le lieutenant général Drouot a déjà parlé de cette bataille, à la Chambre des Pairs ; sa narration est exacte, à l’exception toutefois de quelques faits importants qu’il a tus ou qu’il a ignorés, et que je dois faire connaître. Vers sept heures du soir, après le plus affreux carnage que j’aie jamais vu, le général de La Bédoyère vint me dire, de la part de l’empereur, que M. le maréchal Grouchy arrivait à notre droite, et attaquait la gauche des Anglais et des Prussiens réunis ; cet officier général, en parcourant la ligne, répandit cette nouvelle parmi les soldats, dont le courage et le dévouement étaient toujours les mêmes, et qui en donnèrent de nouvelles preuves en ce moment, malgré la fatigue dont ils étaient exténués. Cependant, quel fut mon étonnement – je dois dire mon indignation – quand j’appris, quelques instants après, que non seulement M. le maréchal Grouchy n’était pas arrivé à notre appui comme on venait de l’assurer à toute l’armée, mais que quarante à cinquante mille Prussiens attaquaient notre extrême droite, et la forçaient de se replier ! Soit que l’empereur se fût trompé sur le moment où M. le maréchal Grouchy pouvait le soutenir, soit que la marche de ce maréchal eût été plus retardée qu’on ne l’avait présumé par les efforts de l’ennemi, le fait est qu’au moment où l’on nous annonçait son arrivée, il n’était encore que vers Wavre, sur la Dyle : c’était pour nous comme s’il se fût trouvé à cent lieues de notre champ de bataille.


Peu de temps après, je vis arriver quatre régiments de la moyenne garde, conduits par l’empereur en personne qui voulait, avec ces troupes, renouveler l’attaque et enfoncer le centre de l’ennemi ; il m’ordonna de marcher à leur tête avec le général Friant : généraux, officiers, soldats, tous montrèrent la plus grande intrépidité ; mais ce corps de troupe était trop faible pour pouvoir résister longtemps aux forces que l’ennemi lui opposait, et il fallut bientôt renoncer à l’espoir que cette attaque avait donné pendant quelques instants. Le général Friant a été frappé d’une balle à côté de moi ; moi-même, j’ai eu mon cheval tué, et j’ai été renversé sous lui. Les braves qui reviendront de cette terrible affaire me rendront, j’espère, la justice de dire qu’ils m’ont vu à pied, l’épée à la main, pendant toute la soirée, et que je n’ai quitté cette scène de carnage que l’un des derniers, et au moment où la retraite a été forcée.


Cependant, les Prussiens continuaient leur mouvement offensif, et notre droite pliait sensiblement ; les Anglais marchèrent à leur tour en avant. Il nous restait encore quatre carrés de la vieille garde, placés avantageusement pour protéger la retraite ; ces braves grenadiers, l’élite de l’armée, forcés de se replier successivement, n’ont cédé le terrain que pied à pied, jusqu’à ce qu’enfin, accablés par le nombre, ils ont été presque entièrement détruits. Dès lors, le mouvement rétrograde fut prononcé, et l’armée ne forma plus qu’une colonne confuse ; il n’y a cependant jamais eu de déroute, ni de cris « Sauve qui peut », ainsi qu’on en a osé calomnier l’armée dans Le Bulletin. Pour moi, constamment à l’arrière-garde que je suivis à pied, ayant eu tous mes chevaux tués, exténué de fatigue, couvert de contusions et ne me sentant plus la force de marcher, je dois la vie à un caporal de la garde qui me soutint dans ma marche et ne m’abandonna point pendant cette retraite. Vers onze heures du soir, je trouvai le lieutenant général Lefebvre-Desnouettes ; et l’un de ses officiers, le major Schmidt, eut la générosité de me donner le seul cheval qui lui restât. C’est ainsi que j’arrivai à Marchienne-au-Pont à quatre heures du matin, seul, sans officiers, ignorant ce qu’était devenu l’empereur que, quelque temps avant la fin de la bataille, j’avais entièrement perdu de vue, et que je pouvais croire pris ou tué.


Le général Pamphile Lacroix, chef de l’état-major du deuxième corps, que je trouvai dans cette ville, m’ayant dit que l’empereur était à Charleroi, je dus supposer que S.M. allait se mettre à la tête du corps de M. le maréchal Grouchy pour couvrir la Sambre et faciliter aux troupes les moyens de se rallier vers Avesnes, et, dans cette persuasion, je me rendis à Beaumont ; mais des partis de cavalerie nous suivant de très près, et ayant déjà intercepté les routes de Maubeuge et de Philippeville, je reconnus qu’il était de toute impossibilité d’arrêter un seul soldat sur ce point et de s’opposer aux progrès d’un ennemi victorieux. Je continuai ma marche sur Avesnes, où je ne pus obtenir aucun renseignement sur ce qu’était devenu l’empereur.


Dans cet état de choses, n’ayant de nouvelles ni de S.M., ni du major général, le désordre croissant à chaque instant et, à l’exception des débris de quelques régiments de la garde et de la ligne, chacun s’en allant de son côté, je pris la détermination de me rendre sur-le-champ à Paris, par Saint-Quentin, pour faire connaître le plus promptement possible au ministre de la guerre la véritable situation des affaires, afin qu’il pût au moins envoyer au-devant de l’armée quelques troupes nouvelles, et prendre rapidement les mesures que nécessitaient les circonstances. À mon arrivée au Bourget, à trois lieues de Paris, j’appris que l’empereur y avait passé le matin à neuf heures.


Voilà, Monsieur le Duc, le récit exact de cette funeste campagne.


Maintenant, je le demande à ceux qui ont survécu de cette belle et nombreuse armée : de quelle manière pourrait-on m’accuser du désordre dont elle vient d’être victime, et dont nos fastes militaires n’offrent point d’exemple ? J’ai, dit-on, trahi la patrie, moi qui, pour la servir, ai toujours montré un zèle que peut-être j’ai poussé trop loin et qui a pu m’égarer ; mais cette calomnie n’est et ne peut être appuyée d’aucun fait, d’aucune circonstance, d’aucune présomption. D’où peuvent cependant provenir ces bruits odieux qui se sont répandus tout à coup avec une effrayante rapidité ? Si, dans les recherches que je pourrais faire à cet égard, je ne craignais presqu’autant de découvrir que d’ignorer la vérité, je dirais que tout me porte à croire que j’ai été indignement trompé, et qu’on cherche à envelopper du voile de la trahison les fautes et les extravagances de cette campagne, fautes qu’on s’est bien gardé d’avancer dans les Bulletins qui ont paru, et contre lesquelles je me suis inutilement élevé avec cet accent de la vérité que je viens encore de faire entendre dans la chambre des pairs.


J’attends de la justice de V. Exc., et de son obligeance pour moi, qu’elle voudra bien faire inscrire cette lettre dans les journaux, et lui donner la plus grande publicité.


Je renouvelle à V. Exc., etc.


Le maréchal, prince de la Moskowa,


Signé : Ney

Paris, le 26 juin 1815.




Fin du premier acte…

Allan Pinkerton bourra sa pipe et se versa son troisième café du matin. La journée allait être longue, très longue ; mais il devait se prononcer sur cette affaire pour le lendemain au plus tard. Et il n’avait relu pour l’instant que quelques documents. Beaucoup restait à faire.

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MessageSujet: Re: Le brave des braves   Lun 1 Fév - 1:02

Deuxième partie



L’arrestation




Il sera difficile au lecteur peu au fait des événements qui bouleversèrent la France entre ces années 1789 et 1815 de comprendre l’amitié qui pouvait réunir des hommes comme Michel Ney et Joseph Fouché. Comment en effet ce brillant et magnifique soldat, digne héritier des chevaliers du Moyen-âge, et ce monstre froid de la politique, disciple de Machiavel, pouvaient-ils donc s’estimer à ce point, dans la mesure où ils semblaient si différents ?

Sans doute faut-il tenter de scruter leurs origines avec soin…


Michel Ney était le fils d’un tonnelier de la Sarre. Joseph Fouché celui d’un marin breton. Aucun des deux n’était destiné par la naissance à occuper une place remarquable dans l’Histoire de France. La Révolution française, en rebattant les cartes, permit à des hommes comme eux d’éclore et de montrer ce dont ils étaient capables.


Si tout le monde connaît plus ou moins le prince de la Moskowa, homme de lumière, la personnalité de Joseph Fouché est moins connue. Homme de l’ombre, il est et restera pour toujours l’objet de tous les fantasmes et de toutes les calomnies.


Allan Pinkerton savait tout cela ; il avait coutume de ne pas se fier aux rapports officiels, dont il savait trop bien que le but n’était pas d’établir la vérité, mais d’en créer une qui soit acceptable par les masses et qui puisse servir à les mener convenablement.


Fouché donc était officiellement un politicien retors et sans scrupules, dont l’exploit le plus marquant pendant la Révolution avait été de faire massacrer à Lyon, dans les conditions les plus horribles qui soient, 2000 contre-révolutionnaires.

C’est oublier l’ordre qu’il avait reçu de la Convention et qui exigeait la mort de 5000 personnes afin de faire un exemple. C’est oublier qu’il avait volontairement refusé d’exécuter les femmes et les enfants, provoquant ainsi la fureur de Robespierre qui n’eut alors de cesse de réclamer la tête du futur duc d’Otrante. C’est enfin oublier comment il avait permis à de nombreux prêtres réfractaires de fuir discrètement, n’oubliant pas ce qu’il devait aux Oratoriens en matière d’éducation.


Fouché était donc le créateur d’une police nouvelle, redoutablement efficace, surveillant tout le monde, ayant des dossiers sensibles sur chaque citoyen français, du plus célèbre au plus obscur, gardant pour son compte personnel de nombreuses informations et se hissant grâce à elles aux sommets du pouvoir en tissant sa toile, tel une araignée de cauchemar.

C’est oublier le nombre de fois où Napoléon avait dû la vie à ces informations secrètes…


Un matin, ce dernier, en fureur, entra dans le bureau de son ministre de la police et l’interpella violemment :

— Monsieur Fouché, j’étais hier soir…
— Je sais où se trouvait Votre Majesté hier soir.
— Comment cela, Fouché… Vous m’espionnez ?
— Ne suis-je pas chargé de votre sécurité ?
— Fouché, je devrais vous faire pendre !
— Je ne suis pas d’accord avec Votre Majesté. Si elle daigne jeter un œil sur ce dossier que je tiens à sa disposition…


Et l’Empereur apprit comment un nouvel attentat avait été déjoué alors qu’il se rendait chez une de ses maîtresses.

— Mais enfin, Fouché, comment pouviez-vous savoir ? Seule Madame de … savait que…
— J’essaie simplement de faire mon travail discrètement et de remplir mes fonctions du mieux qu’il m’est possible.
— Vous m’espionnez jusque dans mon lit ?
— Si Votre Majesté me permet… il ne s’agissait pas de son lit.


Anecdote croustillante qui faisait rire Pinkerton chaque fois qu’il la relisait. D’autant plus que s’il ne s’agissait pas du lit de l’empereur dans ce cas précis, l’un de des principaux informateurs du ministre de la police n’était nulle autre que l’impératrice, toujours couverte de dettes, n’osant pas en parler à son ténébreux mari, et qu’il renflouait généreusement en échange de ses confidences.

Il faudrait écrire plusieurs livres pour rendre justice à cet homme. Mais les temps n’étaient pas encore venus ; ils viendraient, sans doute, un jour… mais ce n’était ni l’heure, ni pour tout dire le rôle d’Allan Pinkerton d’écrire ces pages.

Il n’y eut pas, comme on peut s’en douter, de rapport officiel concernant la rencontre entre Ney et le duc d’Otrante. Juste quelques témoignages issus des confidences faites par le brave des braves à quelques-uns de ses amis.

— Prince, j’ai bien reçu votre lettre. Et vous savez que je vous crois, bien entendu.
— Merci, Monsieur le Duc d’Otrante. Si vous saviez comme ces calomnies me blessent…
— Elles sont inévitables. L’empereur est perdu ; il faut donc un coupable à ceux qui l’ont soutenu. Mais ce n’est pas de cela que vous devez vous inquiéter.
— Et de quoi d’autre, par le Diable ?
— Par le Diable ? Vous ne croyez pas si bien dire : un diable boiteux, même. J’ai reçu la visite de Talleyrand, hier soir.
— Cette limace visqueuse, toute emplie de fiel…
— Oui, Michel ; et vous êtes en danger. Vous devez fuir la France.
— Comment cela…
— Les Bourbon sont de retour, dans les malles des alliés.
— Les Bourbon ? Mais le peuple les hait.
— Depuis quand donc les vainqueurs demandent-ils leur avis aux peuples vaincus ? Le gros Louis posera bientôt à nouveau son derrière de podagre sur le trône. Et vous l’avez trahi… Je ne donne pas cher de votre peau.
— Joseph, vous êtes actuellement chef du gouvernement provisoire. Vous pouvez exiger…
— Rien du tout. Chef du gouvernement provisoire, c’est à dire gouvernement de transition. Et je ne puis m’opposer à la volonté des Anglais sans en appeler aux armes. Or, vous-même avez bien insisté sur l’inutilité de verser à nouveau le sang de nos soldats sur le sol français.
— Je ne fuirai pas ; je suis Pair de France. Ils n’ont pas le droit d’attenter à ma vie.
— Vous aviez surtout promis de ramener l’Ogre dans une cage de fer… et vous êtes revenu à la tête de ses armées. Louis XVIII est impotent, mais il a un cul et une mémoire d’éléphant.
— Alors vous êtes également en danger, vous aussi, Joseph. Il se souviendra sans doute que vous avez voté la mort de son frère « bien aimé », qu’il méprisait tant.
— Le fait qu’il puisse s’asseoir sur le trône en partie grâce à moi est, paraît-il, à ses yeux une « circonstance atténuante », selon Talleyrand.
— Et vous croyez ce serpent ?
— Non. Mais la réalité, c’est que je tiens Paris par ma police, et la plupart des immigrés par mes dossiers. Ils ne peuvent pas grand-chose contre moi… pour l’instant.
— Pour l’instant ?
— Quelques mois. Le temps de permettre à des hommes comme vous de se mettre à l’abri. Je vous ai fait établir un passeport qui vous permettra de sortir du pays.
— Pour aller où ? Allons… le pays grouille de soldats anglais.
— Les Anglais ne toucheront pas à un seul cheveu de votre tête : ils sont les meilleurs alliés de votre fuite.
— Après ce que je viens de leur faire, vous plaisantez, Joseph ?
— Oh, je ne dis pas que le duc de Wellington n’ait pas rêvé qu’une balle de fusil ou qu’un boulet vous emporte à Waterloo ; mais la guerre est terminée. Et au-delà de l’admiration que vous suscitez pour lui, il y a des liens qui sont indestructibles.
— Expliquez-vous ; je ne comprends pas.
— Vous avez très bien compris, Michel. Mais puisque vous souhaitez que je sois plus clair encore : votre « Frère » le duc de Wellington a déclaré que vous étiez désormais sous sa protection.
— Comment saviez-vous ça, Joseph ?
— Oh, vous allez me vexer, dit Fouché en riant. Cela fait bien longtemps que toutes les loges franc-maçonnes du pays sont infiltrées.
— Mais… pour Wellington ?
— Le duc est un homme d’honneur, comme vous le savez. Et l’importance du personnage valait bien que je mène une petite enquête.
— L’Angleterre, donc…
— C’est une option ; mais à votre place, j’opterais pour le Nouveau-Monde.
— Les Amériques…
— Oui, Michel : nouveau monde, nouvelle vie.
— Et ma famille ?
— Plus tard, Michel, si je peux me maintenir en place suffisamment longtemps et endormir les Bourbon. Pour l’instant, sauvez donc votre tête. Tenez, voici votre passeport.


Ah, si seulement le prince de la Moskowa avait pris immédiatement la décision de partir… Mais « on n’emporte pas sa patrie à la semelle de ses souliers », comme disait Danton, pressé de fuir dans les même conditions quelques années auparavant. Au lieu de prendre le bateau pour l’Amérique, Ney décida de rendre d’abord visite à sa famille dans le Lot. Il faisait beau, et loin des affaires de Paris, il en oublia un moment les dangers de sa situation.

Entre-temps, Louis XVIII avait repris le pouvoir ; et Fouché, persuadé que son ami était loin désormais, n’hésita pas à le mettre sur la liste des traîtres recherchés. Il s’agissait, ni plus ni moins, d’endormir la méfiance du pouvoir en place en faisant preuve d’une apparente bonne volonté.


Au château de Bessonies, chez sa belle-sœur, le maréchal commettra l’imprudence de laisser traîner son sabre dans le salon. Un visiteur le remarquera, et une lettre de dénonciation parviendra au préfet.

Le 3 août 1815, les gendarmes entourèrent le château. Ney ne se démonta pas pour autant :

— Qui demandez-vous ? cria-t-il de la fenêtre.
— Le maréchal Ney !
— Ne bougez pas, je m’en vais vous le montrer.


Ayant donné sa parole de soldat de ne pas tenter de fuir, le prince de la Moskowa suivit alors ses geôliers en direction de Paris. Immédiatement averti par un « Frère », le général Exelmans lui fit parvenir un courrier par lequel il se proposait de venir le délivrer. Ney fit répondre que cela n’était pas nécessaire. Le 19 août, il était enfermé à la Conciergerie.


La véracité de tous ces faits ne pouvant être mise en doute (l’Histoire officielle recoupant avec exactitude les rapports et les témoignages émanant d’autres sources), Allan Pinkerton avait pour tout dire bien du mal à comprendre un tel comportement. Quels pouvaient-être les pensées du maréchal à ce moment de son existence ? Souhaitait-il mourir en martyr ? Mais alors, pourquoi être parti se réfugier dans le Lot ? Rester à Paris face à ses ennemis aurait sans doute été plus simple. Pensait-il vraiment pouvoir se justifier au cours d’un procès ? Il aurait fallu beaucoup de folie ou de naïveté pour espérer que Louis XVIII lui pardonne son ralliement à Napoléon. Ou alors avait-il reçu des informations concernant la conduite à tenir ? Tout cela n’était-il en réalité qu’un plan subtil destiné à favoriser son évasion ? À la lecture des documents qui suivront, on pouvait évidemment se poser sérieusement la question. Mais tout cela paraissait si fou, si compliqué, si improbable…


Une chose cependant était certaine : depuis son entrevue avec Fouché, Michel Ney avait retrouvé son calme. À sa sortie, il avait repris contact avec les membres de la Loge Saint-Jean de Jérusalem (Orient de Nancy), au sein de laquelle il avait été initié en 1801, et où il avait gravi les degrés jusqu’au grade de Maître.


Il savait que des contacts avaient été pris avec des Frères de la Lodge n° 494 (Orient de Trim, dans le Comté de Meath, en Irlande) dont était membre le duc de Wellington, et de la Loge Friedrich zu den drei Balken (Orient de Münster) où Blücher siégeait à l’Orient en qualité de Vénérable Maître. La suite de cette histoire relevait-elle d’une énorme, d’une gigantesque conspiration ?


Si tel était le cas, tout avait été fait sous le sceau du secret, et c’était bien là ce qui posait problème à Allan Pinkerton. Pouvait-on révéler ce secret, fût-ce au nom de la Vérité ? Ne valait-il pas mieux le laisser dormir… Mais alors dans ce cas, combien de générations vivraient-elles encore dans le mensonge ? Et ces derniers mots, prononcés par Peter Stuart Ney sur son lit de mort : « Je ne veux pas mourir avec un mensonge sur mes lèvres : par ce qu’il y a de plus sacré, je suis Ney, maréchal de France. » Que faire des dernières volontés d’un mourant, qui disait peut-être la vérité ?


Plus il avançait dans l’étude de son dossier, moins les doutes étaient permis pour Allan Pinkerton. La question qui se posait à lui n’était plus en réalité celui de la véracité : c’était celle de la nécessité de la révéler. Et de tout ce que cela allait entraîner par la suite.


Il décida de s’octroyer une nouvelle pause et alluma un de ces énormes cigares qu’il rangeait dans les tiroirs de son bureau. Il eut envie également de se servir un peu de whisky, mais il était encore tôt, et la journée était loin d’être terminée. Sans doute même devrait-il travailler encore une bonne partie de la nuit. Les agapes attendraient donc un peu…

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MessageSujet: Re: Le brave des braves   Lun 1 Fév - 1:04

Troisième partie



L’exécution




La seconde chemise de documents qui se trouvait sur le bureau d’Allan Pinkerton était presque exclusivement consacrée au procès du maréchal. Nous ne nous y attarderons pas trop dans la mesure où seuls les juristes ou autres professionnels des métiers de la justice y trouveraient un véritable intérêt. Gardons simplement le souvenir qu’un procès n’est finalement qu’une grande scène de théâtre, sur laquelle l’accusation et la défense se livrent un combat sans pitié. Un combat dont le but n’est jamais d’établir la vérité, mais simplement d’anéantir la partie adverse. Or, comme nous allons le découvrir, il n’y avait dans ce procès que deux parties complices l’une de l’autre, l’accusation voulant faire condamner à mort « le Brave des braves », et l’accusé souhaitant recevoir cette condamnation.


Dans un premier temps, le pouvoir parvint à constituer un Conseil de guerre afin de le juger. Sa présidence fut tout d’abord confiée au maréchal Moncey qui se désista. « Juger Ney ? dit-il avec hauteur, mais que l’on me dise donc où étaient ses accusateurs lorsque celui-ci parcourait les champs de batailles ! »


Ce Conseil était composé d’anciens maréchaux, dont certains ne portaient pas le prince de la Moskowa dans leur cœur, mais tous reconnaissaient ses exploits. Il y avait peu de chances pour que Ney soit condamné à mort. On pouvait donc l’affronter avec une relative confiance. Or, Ney refusa d’être jugé par ce Conseil, arguant qu’il était Pair de France, et que par conséquent il devait être jugé par la Chambre des Pairs. Ses défenseurs tentèrent un instant de le dissuader de ce qu’ils jugeaient être une sottise (et d’un certain point de vue, c’est était une) ; ce fut peine perdue.


Le procès eut donc lieu du 21 novembre au 6 décembre 1815, et Michel Ney fut donc condamné à mort, son exécution prévue pour le lendemain…


À la lecture de ces faits, il est évident que deux conclusions pouvaient s’imposer : soit Ney était réellement un fou comme l’avait prétendu Napoléon à Las Cases – mais si tel était le cas, Napoléon lui-même s’accablait : pourquoi donc avait-il confié le commandement de l’armée française à un fou dans une bataille décisive comme celle de Waterloo ? – soit il souhaitait être condamné à mort, assuré qu’il était qu’il s’en sortirait.


Dans le même temps, la femme du maréchal se rendit chez Wellington afin de le supplier d’intervenir auprès du roi en faveur de son mari. Wellington promit d’intervenir, mais ne se rendit pas chez le roi. Les historiens prétendent aujourd’hui encore qu’il ne l’a pas fait, renonçant devant la difficulté de la tâche. C’est oublier (mon Dieu, comme cette histoire est pleine d’oublis) que Wellington était un homme de parole, et que son sens de l’honneur était irréprochable. C’est oublier également qu’à l’heure où nous parlons, il était quasiment le maître du pays.

Alors ? Le fait qu’il n’ait pas parlé à Louis XVIII signifie-t-il qu’il ne soit pas intervenu, qu’il ait manqué à sa parole ?


Allan Pinkerton sortit du dossier deux lettres. La première était une lettre de la femme de Michel Ney à sa cousine, chez laquelle l’arrestation avait eu lieu.





Chère Aglaé,


Tu me demandes des nouvelles ; hélas, elles ne sont pas bonnes. Mon cher mari a été fusillé ce matin du 7 décembre sans que personne ne soit intervenu afin de retarder la sentence. Tout a été si vite… En me réveillant tout à l’heure, j’ai cru à un des ces horribles cauchemars que j’avais l’habitude de faire lorsqu’il partait en campagne avec l’empereur. Au lendemain des batailles, j’attendais parfois plusieurs jours durant une lettre de sa part. Elle finissait toujours par me parvenir. Mais cette fois…


Et pourtant, Michel en a ri, et m’a rappelé ce souvenir : « Ma chère femme, a-t-il dit, crois-tu que l’on puisse tuer ainsi le Brave des braves ? Crois-tu vraiment que c’est un simple peloton d’exécution qui aura raison de la vie de celui qui a tant de fois trompé la mort ? Garde confiance, et crois en moi. Une lettre te parviendra dès que je pourrai, et tu sauras que ton héros n’est pas mort. » Il paraissait si sûr de lui que j’ai cru un instant que le duc de Wellington que j’avais supplié d’intervenir lui avait fait part de quelque nouvelle. Et je suis sortie rassurée. Mais ce matin, on vient de m’apprendre qu’il avait été enterré au cimetière du Père Lachaise. Mon Dieu, ma pauvre Aglaé… Cette fois, Michel est bel et bien mort.


Ma seule consolation sera de l’avoir convaincu finalement de recevoir le curé de Saint-Sulpice pour sa confession. Lorsque j’ai évoqué le sujet, Michel s’est tout d’abord fâché comme à son habitude lorsque nous évoquions ensemble les choses de la religion : « Que voulez-vous que je fasse de votre prêtraille ? » a-t-il bougonné. Je lui ai cependant tendu la lettre que ce bon prêtre m’avait chargé de lui remettre, et il a daigné la lire. J’ai alors vu son visage se détendre et s’éclairer. Puis il m’a dit avec un empressement soudain : « Fais donc vite venir ce saint homme… »




La seconde lettre en possession d’Allan Pinkerton émanait du curé de Saint-Sulpice lui même. Elle était assez courte, et provenait des archives de la loge Saint-Jean de Jérusalem.




Mes TT:. CC:. FF:.,


Le 7 décembre 1815, j’ai pu faire part de vos messages de soutien au prince de la Moskowa. Il les a bien reçus, et cela lui a permis de partir serein vers un monde meilleur.


Père Lagrange

Abbé de Saint-Sulpice



Si la première lettre pouvait laisser planer un doute quelconque, la seconde – écrite à l’évidence par un franc-maçon – n’en laissait plus aucun. Les « Frères » avaient bel et bien entrepris quelque chose lors de l’exécution du Maréchal Ney. Avaient-ils réussi ?


Une nouvelle pile de témoignages racontant l’exécution était là, à la disposition du détective.



1) L’exécution devait avoir lieu à la barrière de Grenelle. Mais le convoi s’arrêta quelques centaines de mètres après la sortie de la prison, devant un mur en construction proche de l’avenue de l’observatoire. « Nous craignions des mouvements de foule en faveur du condamné », expliqua l’officier chargé de commander le peloton.


2) Ney descendit de la voiture, non pas habillé en maréchal de France, mais en costume ordinaire. De ceux qu’un bourgeois anonyme revêtait avant de partir pour un long voyage. Surprenant…


3) Les soldats du peloton d’exécution étaient tous d’anciens héros de la Grande Armée. « Nous avions reçu l’ordre de tirer à côté », dira l’un d’eux, un soir de beuverie.


4) Le commandant de Saint-Bias, qui commandait le peloton, ne s’approcha pas du corps pour tirer le coup de grâce. Corps qui, si l’on en croit le témoignage du parlementaire anglais Quentin Dick, n’eut aucun soubresaut. De plus, le fusillé s’était écroulé en avant, et non pas en arrière (comme il aurait dû le faire sous l’impact des balles).


5) Cerise sur le gâteau, aucun médecin n’était là pour constater la mort du prince de la Moskowa. Tous, en effet, attendaient à la barrière de Grenelle.


6) Le corps fut laissé sur place durant environ un quart d’heure, et l’on vit quelques soldats anglais s’approcher afin de couper quelques cheveux de la tignasse rousse de Michel Ney. L’un d’eux, ancien apprenti boucher, affirma plus tard que ce n’était pas son sang qui recouvrait les habits du maréchal, mais du sang de porc.


7) Enfin, le corps fut emporté à l’hospice où une sœur fut chargée de la toilette mortuaire. Quelques heures plus tard, l’enterrement eut lieu dans la plus grande clandestinité. On raconte que la femme du maréchal n’y assista pas. On raconte également que Wellington lui avait fait parvenir une lettre peu de temps auparavant. Madame la maréchale, jeune veuve, riche, séduisante et courtisée ne se remaria jamais.*


Que de faits bien étranges, pour une exécution qui paraissait si capitale à tout le monde…


Pinkerton frappa violemment du poing sur son bureau :

— Pas de preuves, Peggy ! Pas de preuves !
— Et pourtant, tout concorde, Monsieur Pinkerton…
— Non ! Chaque fait, pris séparément, peut être anodin… C’est leur accumulation qui rend cette histoire crédible.
— En effet, Monsieur.
— Crédible, certes ; mais pas forcément vraie. Toutes ces accumulations ne pourraient être que des coïncidences.
— Il y en a beaucoup trop, Monsieur Pinkerton…
— Soyons rationnels, Peggy. Enfin, essayons de l’être… La lettre de la maréchale ne prouve rien. La lettre du curé prouve qu’il était franc-maçon. Et alors… Que les « Frères » aient pu être impliqués dans cette histoire, à cette époque, la belle affaire !
— Elle affirme qu’il est parti vers un monde meilleur…
— Le paradis chrétien.
— Ou le Nouveau Monde, comme le lui avait conseillé Fouché.
— Il est écrit « vers un monde meilleur », et non « vers le Nouveau Monde ». Ce qui de toute manière ne constituerait pas une preuve.
— L’endroit de l’exécution ?
— Pour éviter tout débordement. Le contre-argument se tient.
— Les soldats de la Grande Armée ?
— Un soldat obéit aux ordres. On les voit mal tirer à côté…
— Sauf si justement on leur a donné cet ordre.
— Et qui l’affirme ? Un ivrogne !
— Le coup de grâce, Monsieur Pinkerton ?
— Un officier peu scrupuleux. Et encore… J’ai une autre lettre qui affirme que le coup a été tiré de loin à cause d’un cavalier anglais qui avait fait cabrer son cheval devant le corps. Non, Peggy, nous n’avons rien de probant.
— Alors vous n’y croyez pas ?
— Bien sûr que si, j’y crois : c’est bien là le drame ! Comme vous l’avez fait remarquer, tant de coïncidences, c’est impossible. Si nous avions affaire à des personnages encore vivants, ce serait simple : on les interrogerait, on les ferait avouer, et on pourrait établir la vérité. Mais ce n’est pas le cas. Nous arrivons trente ans après, après les historiens, les politiciens, et surtout les francs-maçons. Si tous se sont donnés tant de mal pour construire une histoire officielle de la mort de Michel Ney, croyez-moi, ce n’est pas un petit détective comme moi qui va pouvoir renverser la table. Il me faut une preuve irréfutable. Il me faut LA preuve ! Et alors, tous ces faits, toutes ces coïncidences ne feront que la renforcer. À défaut, nous n’avons rien, et nous risquons juste de nous faire écharper et de mettre notre réputation en péril.
— Monsieur Pinkerton, il y a une chose que je ne m’explique pas. Ce sang de porc, d’où proviendrait-il ?
— Oh, une vieille ruse… Une poche de sang cachée sous la veste. Et lorsque Ney commande au peloton de viser droit au cœur en se frappant violemment la poitrine, il la crève, tout simplement. Ce qui explique qu’il n’ait pas voulu mettre son uniforme pour l’exécution, afin de ne pas le souiller.
— Mais comment se serait-il procuré cela ?
— Qui sait… Le curé qui l’a accompagné ? Ou alors, elle l’attendait dans la voiture ; les « Frères » étaient partout.
— Oui… Et on ne lui a ni bandé les yeux, ni attaché les mains…
— Oui, Peggy. Tout le monde est d’accord là-dessus ; et on n’a jamais vu cela. Mais encore une fois, ce n’est pas une preuve indiscutable.
— Mais enfin… il faudrait être aveugle et sourd.
— Il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre, Peggy. Et croyez-moi, ces têtes de lard de Français ne voudront rien entendre. Prétendre que Ney est enterré aux États-Unis d’Amérique, ce serait aussi grave que de prétendre que le corps de Napoléon serait toujours en Angleterre ; ce peuple est très chatouilleux lorsque l’on touche à ses symboles.
— Et pourtant, on est dans le cas typique du héros pour qui l’histoire se termine bien.
— Vous oubliez leur goût du romantisme et de la tragédie. Ils aiment tellement que leurs héros meurent à la fin : Vercingétorix, Jeanne d’Arc, Napoléon… Tous leurs symboles sont des vaincus. Ce peuple ne conçoit la gloire que dans la défaite. Pour eux, Waterloo est une plus grande victoire qu’Austerlitz.


La nuit commençait à tomber et il restait encore une chemise entière à relire. Celle qui relatait la vie de Peter Stuart Ney aux États-Unis d’Amérique. Allan Pinkerton alla se faire du café, bien décidé à en terminer avant le petit jour.

— Souhaitez-vous que je reste avec vous, Monsieur Pinkerton ?
— Non, Peggy ; vous pouvez rentrer chez vous : j’en ai encore pour pas mal de temps. Et je veux trouver LA preuve. Vous savez comme je vais être invivable, bientôt… À demain.
— À demain, Monsieur Pinkerton.




* En 1903, un fossoyeur du nom de Dumesnil – qui n’était pas au courant de cette histoire – fut chargé de déterrer le cercueil afin qu’il soit conduit jusqu’à un endroit plus approprié à la grandeur du « Brave des braves ». Or, d’après son témoignage, le cercueil était… vide.

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MessageSujet: Re: Le brave des braves   Lun 1 Fév - 3:13

Dis moi ne serais-tu pas DJINNZZ ? Serait-ce un secret de Polichinelle? Very Happy Very Happy Very Happy à moins que tu sois Michel DANSEL?

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Tu peux ajouter une curiosité supplémentaire qui peut alimenter la légende
5 Maréchaux furent membres de la chambre des pairs qui jugèrent et condamnèrent NEY à mort

Parmi eux:
SERURIER - KELLERMANN - PERIGON - étaient FM
VICTOR l'était peut-être
Seul MARMONT ne l'était pas

Je suis sûr que parmi les généraux membres du tribunal on doit trouver autant de FM!!

Or les FM se jurent fidélité et soutiens et s'engagent à avoir la gorge tranchée s'il ne respectent pas leur promesse
Leur vote de la mort...pouvait donc être entendu?

Mais rien ne figure dans les archives consultables qui corrobore cette belle fin ...alors croyons!

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Dernière édition par GIBET le Mar 2 Fév - 12:56, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le brave des braves   Mar 2 Fév - 10:50

Les bottes des Braves cachent bien des vérités, surtout quand Bravoure est synonyme de Folie!
Merci Dark Lord pour ce possible choix de vérité qui a dû remplir d'aise notre Gibet!!!
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MessageSujet: Re: Le brave des braves   Mar 2 Fév - 12:56

Moi l'utopiste ...j'aime le rêve!!!

Merci à vous deux mes amis

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MessageSujet: Re: Le brave des braves   Sam 20 Fév - 18:56

Ah...le rêve...je retourne dans mon donjon!

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MessageSujet: Re: Le brave des braves   Dim 21 Fév - 2:12

Le voila chère Dame Claire

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Et il te rapporte une bien jolie histoire qui va te plaire !!

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MessageSujet: Re: Le brave des braves   Dim 21 Fév - 21:23

Merci, mon cher ami, je me régale...je veux continuer à rêver..

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MessageSujet: Re: Le brave des braves   Lun 22 Fév - 3:13

Superbe poésie ma chère Claire...
Oui la vie nous l'aimons. En vers et ...avec tous !
GIBET

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MessageSujet: Re: Le brave des braves   Jeu 3 Mar - 10:20

Je ne veux pas savoir

***Je ne veux pas savoir ce que tu fais pour gagner ta vie.  Je veux savoir ce qui te passionne et si tu as le courage de réaliser tes rêves.

Je ne veux pas savoir quel âge tu as.  Je veux savoir si tu peux tout risquer pour l’amour, pour tes rêves, pour l’aventure de la vie.

Je ne veux pas savoir sous quel signe tu es né.  Je veux savoir si les épreuves de la vie ont ouvert ton coeur, ou si, au contraire, elles l’ont fermé à jamais.

Je ne veux pas savoir si tu dis la vérité ou non.  Je veux savoir si tu peux supporter le poids d’une accusation et ne pas trahir ton âme, si tu es fidèle et si je peux ainsi mettre ma confiance en toi.

Je ne veux pas savoir où tu habites ni combien d’argent tu gagnes.  Je veux savoir si tu peux te relever après avoir connu le désespoir, courbaturé et meurtri jusqu’aux os, et si tu peux ensuite aider tes enfants.

Je ne veux pas savoir qui tu es ni d’où tu viens.  Je veux savoir si tu peux te tenir au milieu du feu avec moi, sans reculer.

Je ne veux pas connaître l’objet de tes études.  Je veux savoir ce qui t’a permis de continuer quand tout allait mal.  Je veux savoir si tu peux être seul avec toi-même, et si tu apprécies ta compagnie dans les moments de solitude.***

Alexandre Lecouillard (Oriah Mountain Dreamer)

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