Nos Mains

Forum de discussion entre amis portant sur l'actualité, la politique, la société et tous les sujets que nous prendrons en Main ensemble.
 
AccueilCalendrierFAQRechercherS'enregistrerConnexion












Partagez | 
 

 La légende du cavalier noir

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Dark Lord

avatar

Messages : 69
Date d'inscription : 11/01/2016

MessageSujet: La légende du cavalier noir   18/1/2016, 02:16

Pendant quelques mois, j'ai posté des nouvelles sur un forum, sous le nom de Brodsky. L'ambiance y était sympathique, les écrits de bonnes qualités, souvent à caractère érotiques. La plupart de mes histoires étaient assez courtes, et toujours humoristiques. Il y avait un public pour cela, alors...
Un jour, j'ai appris que certains administrateurs du forum trouvaient cependant que je me fichais du monde, que mes écrits n'étaient pas assez littéraire, que je faisais baisser le niveau... Alors, Brodsky a disparu pendant un temps. Est apparu alors Pierre Siorac, qui, outre Dumas n'a pas tout dit, a posté "La légende du Cavalier noir". Cette histoire fut très bien accueillie par ceux là même qui avaient critiqué mes anciens textes. Ce qui fit bien rire les quelques amis que j'avais mis dans la confidence...
Je vous offre donc ce texte à la lecture. Une précision cependant : certains pourront peut-être le trouver choquant par moment. Je les prie de bien vouloir me pardonner. J'ai simplement cherché à désorienter le lecteur. Suspens oblige, je n'en dis pas plus...



Épisode pilote



La légende du cavalier noir




La nature est et restera un mystère éternel pour les philosophes comme pour les scientifiques, les premiers s’interrogeant sur le pourquoi et les seconds sur le comment des choses, parfois l’inverse, et parfois les deux en même temps. Mais aucun, malgré les avancées perpétuelles de la science ou de la métaphysique n’arrivera jamais à en percer l’absolu secret.


Qu’il contemple les étoiles ou son propre jardin, l’Homme n’y voit souvent qu’une perfection totale, un parfait agencement, dû à la main d’un Créateur auquel il a donné bien des noms différents au cours des siècles passés. Tout en effet, reconnaissons-le, semble harmonie à nos regards superficiels.


C’est cependant ignorer les trous noirs qui dévorent l’espace et finiront sans doute par nous dévorer un triste jour, comme les guerres sanglantes que se livrent toutes les créatures habitant nos jardins. La libellule avalée par la grenouille, qui à son tour sera attaquée par un rongeur quelconque, qui lui-même terminera prisonnier des griffes d’un hibou. Le calme de nos jardins n’est qu’apparence ; et l’horreur, la souffrance et la mort se trouvent hélas partout, cachées à nos yeux manquant de pénétration.


Il en était de même pour les hommes qui avaient le malheur de croiser la comtesse de Merville. Cette magnifique blonde aux yeux bleus, aux formes parfaites, à la voix envoûtante, à la conversation érudite autant que fascinante, apparaissait à chacun comme l’incarnation de la féminité resplendissante. Qui aurait pu deviner que derrière tant d’apparente innocence et de douceur, elle était en réalité cette fleur du mal, cette plante carnivore dont le parfum subtil attirait l’homme comme un insecte, avant de lui dévorer l’âme et le corps ?


Aldemar de Merville, son époux septuagénaire en savait quelque chose. Hélas, il n’était plus en état de prévenir quiconque des dangers que cette créature maléfique faisait courir à ceux qui l’approchaient.


Il l’avait rencontrée quelques années auparavant, et en était tombé amoureux fou. Conscient qu’à son âge avancé ses moyens de séduire étaient considérablement réduits, il ne lui en avait pas moins fait une cour assidue, et s’était senti rajeunir lorsque la belle avait feint de succomber aux charmes (réels) de son esprit. Il ne tarda pas à lui offrir mariage et titre, et c’est dans la chapelle de son château que notre diabolique devint pour le meilleur et pour le pire la comtesse Hortense de Merville.


La lune de miel fut une succession de feux d’artifices amoureux. Hortense était exigeante en amour, et le vieux comte en fut tout d’abord ravi. Mais son âge imposait des limites, que sa femme refusa. Et il connut bientôt l’épuisement. Hélas, notre araignée avait capturé sa proie, et elle la dévora comme elle l’avait prévu. Une nuit semblable à toutes celles qui avaient précédé, elle finit par obtenir ce qu’elle voulait : le pauvre comte défaillit.


Cependant, comme pour le punir d’avoir cru en ce qu’il ne fallait pas – et sans doute parce que la luxure restait à jamais le péché le plus capital aux yeux du siècle – il ne mourut pas. Il se retrouva paralysé, incapable de marcher ou de parler… Hortense de Merville sembla en éprouver du dépit au commencement, mais elle comprit bien vite la jouissance perverse qu’elle pourrait trouver à cette situation nouvelle.




******************




Le soir où commence cette histoire, nous la retrouvons dans sa chambre, entre les bras vigoureux de son nouvel amant, le marquis de Cessac.

Ce dernier avait peu de science et peu d’esprit. Mais il était fort, en taille et en gueule, empli de toute la fatuité de la noblesse de robe, et avait la réputation d’être un amant acceptable. La comtesse et lui étaient nus dans la chambre bleu-nuit du château, elle assise sur le lit de sa nuit de noces, et lui debout, exhibant aux yeux de l’objet de ses désirs ardents, une anatomie que plus d’un aurait enviée.

— Sommes-nous prêts, Madame ? dit le butor en faisant les cent pas devant la couche afin de masquer son impatience.
— Presque, Marquis… Une dernière chose, avant de commencer.
— Je vous écoute, Madame…
— Ôtez donc ce drap blanc qui recouvre le fauteuil, là-bas…


Cessac s’exécuta et ôta le drap d’un coup dans un geste théâtral. Il s’arrêta, saisi d’effroi et de stupeur.

— Mais… qu’est-ce donc cela, Madame ?
— Mon mari, Monsieur.
— Le comte de Merville ?
— Oui. Vous voyez à quoi le pauvre homme en est réduit.
— Mon Dieu, Madame… Je compatis à votre douleur, et à la sienne. Mais la situation dans laquelle nous nous trouvons n’est-elle pas gênante ?
— Marquis, mon mari ne peut plus ni parler, ni bouger, ni encore moins bander par conséquent.
— Fichtre ! Le pauvre homme… J’imagine que la mort eût été préférable.
— Mais je sais qu’il éprouve encore du plaisir à me voir faire l’amour ; et si cela vous agrée, Marquis, nous allons le laisser nous regarder, susurra la comtesse en commençant à se caresser.
— C’est que, Madame, je ne sais pas…
— Oui, je comprends, hélas ; vous n’êtes pas encore prêt à cela. Et moi, Marquis, je suis prête – et pressée – de vous sentir en moi. Ce n’est pas grave ; reposez donc le drap comme il était auparavant. Il se contentera d’écouter… Dans l’état où il se trouve, c’est déjà beaucoup d’émotion pour lui. Je ne voudrais pas que son cœur lâche : il semble que c’est le seul organe qui fonctionne encore un peu.


Le drap fut alors reposé sur le pauvre homme, qui certes ne bougeait plus, ni ne bandait plus, mais dont l’ouïe était encore affûtée. Des larmes d’amertume commencèrent à couler sur ses joues qu’on ne rasait plus que rarement, mais dont les traces – il le savait – seraient scrutées avec délice par le démon qui lui servait de femme et l’avait désormais en son pouvoir.


Aldemar de Merville fit alors un examen de conscience afin de se concentrer sur autre chose et tenter de ne plus entendre les cris et les gémissements qui résonnaient dans la pièce. On aurait eu bien du mal à imaginer, en regardant ce presque fantôme souffrant dans son fauteuil, l’homme qu’il avait été.


Ce gentilhomme catholique avait durant ses années de jeunesse administré ses terres avec une rigueur et une justice toute protestante. Son esprit ouvert et sa bonhomie naturelle en avait fait un seigneur aimé de ses gens.

Lorsqu’avaient éclaté les guerres de religion, Aldemar s’était toujours efforcé de réconcilier les deux camps dans ses domaines ; et grâce à son art de la négociation, aucun conflit majeur n’avait jamais ensanglanté sa province.


Il s’était marié tôt, à l’âge de 26 ans ; un grand et bel amour, sincère et partagé celui-là. Hélas, la première dame de Merville mourut en couches en mettant au monde le petit Pharamond, que dès lors Aldemar chérit pour deux.


En 1590, à 40 ans passés, il faisait partie de ces seigneurs fidèles à Henri III, qui à sa mort avaient pris le parti d’Henri de Navarre, l’héritier légitime. C’était lui qui, durant le siège de Paris, avait murmuré au Béarnais qui refusait de faire couler le sang des Parisiens « Dans ce cas, Sire, Paris vaut bien une messe… »

« Ventre Saint Gris, Merville, répondit le roi de France, voilà des mots qui resteront dans l’Histoire ! »


Pendant les vingt ans qui suivirent, il avait dirigé la diplomatie secrète du roi, mis au point l’édit de Nantes, et surtout calmé les fureurs des innombrables cocus du Vert-Galant.

Puis il était retourné vieillir paisiblement sur ses terres après l’exécution de Ravaillac. Il avait alors plus de 64 ans, et il était temps pour lui de goûter un repos bien mérité.


L’évocation de tous ces souvenirs avait permis à son esprit discipliné de faire diversion et ne pas entendre les cris des deux créatures qui souillaient le lit familial. Ce lit sur lequel le petit Pharamond avait été conçu, et dans lequel sa bien-aimée était morte. Il puisa au fond lui ce qui lui restait de force… Il tiendrait bon. La guerre lui avait appris que le vainqueur était toujours celui qui était capable de s’accrocher le plus longtemps au terrain, en attendant que le sort décide de la victoire.



******************




Le chevalier Pharamond Charles Henri de Merville embrassa tendrement sa femme avant de monter à cheval. Il lui déplaisait fort de la quitter, ne fût-ce que pour deux jours, mais il n’avait jamais manqué d’être présent au château paternel le jour de l’anniversaire du comte. Sa tendre Rose l’accompagnait d’habitude. Mais ayant appris l’accident grave de son père, il ne souhaitait pas que ce dernier se sente gêné par le regard empli de larmes et de pitié que ne manquerait pas de lui jeter sa tendre moitié.


Rose était une de ces femmes qui portaient leur nom avec autant d’honneur que de bonheur. Sa petite taille cachait un grand caractère ; ses yeux verts d’une infinie douceur en temps de paix (c’est à dire, lorsque Pharamond lui cédait tous ses caprices) savaient lancer des éclairs de feu lorsque la situation l’imposait, et son âme était belle, et son cœur était pur, et son corps… était pour le chevalier bien plus précieux que ce paradis dont beaucoup parlaient, mais dont personne n’avait jamais prouvé l’existence.


De quinze ans son aîné, Pharamond, à presque 50 ans, avait encore l’œil vif et la moustache frémissante de sa jeunesse. La courte barbe qu’il portait au menton avait blanchi mais ne l’avait pas empêché de garder son esprit rebelle ; et s’il courait désormais moins vite, il compensait en partant désormais suffisamment tôt pour arriver à l’heure à ses rendez-vous. D’autant plus que, comblé comme il l’était en amour, il n’avait plus besoin d’être en avance comme par le passé à ses rendez-vous galants.


Il chevaucha toute la journée pour arriver le soir dans la demeure de son père. La comtesse l’accueillit chaleureusement aux portes du château comme à son habitude, mais Pharamond aperçut derrière elle le marquis de Cessac, et cela lui déplut. Il n’aimait pas cet homme qu’il jugeait aussi sot que vaniteux.

Le repas du soir fut empli de gravité. Le chevalier s’enquit :

— Mon père ne se joindra pas à nous ce soir ?
— Le pauvre homme est bien incapable de se tenir à table, Pharamond, expliqua la comtesse.
— Incapable de manger ?
— Il mange, certes… mais uniquement des bouillies que nous lui faisons préparer à part et que je lui apporte tous les soirs.
— Si vous permettez, Madame, je les lui apporterai moi-même, tout à l’heure.
— Avec plaisir, chevalier : je pense qu’il sera heureux que ce soit vous.
— Je l’espère. Hélas, je n’ai guère l’occasion de voir mon pauvre père, et des affaires urgentes me forcent à retourner chez moi dès la fin de la soirée. Dites-moi, Hortense, vous avez changé tout le personnel du château…
— La plupart sont partis. Ils étaient attachés à votre père, et le voir dans cet état leur était insupportable.
— Je comprends… Et vous, Monsieur de Cessac, qu’est-ce qui vous amène par ici ? Nous n’avions guère eu la joie de votre présence, les années passées.
— C’est que madame la comtesse est parfois bien seule, Monsieur.
— Certes… Un vieillard impotent et muet et quelques domestiques permettent rarement aux beaux esprits de s’épanouir. J’imagine qu’en ces temps difficiles, le vôtre lui permet de se divertir.
— C’est cela, chevalier… l’esprit. Et la chasse, bien sûr.
— Vous chassez, Madame ?
— Et comment ! répondit Cessac en s’essuyant la bouche avec vulgarité sans laisser répondre la comtesse ; vous la verriez charger le sanglier, vous seriez surpris.
— Diable, Madame, je ne vous connaissais pas cette passion. Il est vrai que mon père déteste la chasse.
— Votre père, Pharamond, était un esprit subtil et sensible.
— « Est », Madame…
— Pardon ?
— Vous avez dit « était » ; mais je doute que sa paralysie lui ait ôté cette sensibilité et cette intelligence dont il savait tant dispenser ses proches.
— Sans doute avez-vous raison… Hélas, nul ne peut aujourd’hui en avoir la certitude.
— Eh bien, si vous permettez, Madame, je vais lui monter son repas. Je vous laisse aux brillantes lumières de monsieur le marquis de Cessac.




******************




Pharamond entra dans la chambre du vieux comte et le trouva endormi dans son fauteuil. Il s’approcha de lui doucement et embrassa tendrement son noble front afin de le réveiller. Aldemar ouvrit les yeux et reconnut son fils bien-aimé. Ses yeux s’allumèrent, et Pharamond eut alors la confirmation que l’esprit que ce corps retenait prisonnier était toujours aussi vif.

— Ah, père… quel bonheur de vous voir. Je vous ai apporté votre repas. Mais permettez-moi un instant.


Il ouvrit la fenêtre et jeta au dehors l’infâme brouet qui se trouvait dans la gamelle qu’on avait préparée.

— Même nos chiens refuseraient d’avaler cela. Je vous ai apporté de quoi fêter votre anniversaire. Vous vous rappelez… Nous sommes le 18 mars, le jour de votre naissance.


Pharamond tira de sa poche quelques morceaux du coq au vin qui venait de lui être servi, et entreprit de l’écraser en même temps qu’une pomme de terre dérobée également. Cela prit quelques minutes, puis il arrosa le tout d’un peu de vin sorti d’un pichet qu’il avait emporté pour lui. Il commença à nourrir son père avec délicatesse, tout en prenant garde à ce qu’il ne s’étouffe pas avec une nourriture qu’il ne goûtait plus depuis longtemps.

— Père, vous souvient-il de ma jeunesse et du jeu auquel vous jouiez lorsque vous m’interrogiez sans parler ? Rappelez-vous… Lorsque je donnais une réponse qui vous déplaisait, vous détourniez votre regard. Et lorsque qu’elle recevait votre agrément, vous fixiez à nouveau vos yeux sur moi. Je vous propose de faire de même ce soir ; je crois avoir deviné bien des choses… Mais avant d’aller plus loin, je voudrais en être sûr. Êtes-vous d’accord ?
— (oui) répondit Aldemar en regardant son fils dans le fond des yeux et en souriant.
— Êtes-vous bien traité ?
— (non)
— La comtesse est-elle digne de confiance ?
— (non)
— Vous fait-elle du mal ?
— (oui)
— Cessac aussi ?
— (oui)
— Il est son amant ?
— (oui)
— Père, je vais vous emmener avec moi…
— (non)
— Comment ça, non ? Vous ne souhaitez pas que je me préoccupe de vous ?
— (non)
— Vous m’aimez ? dit Pharamond dans un sourire.


Aldemar tenta de détourner les yeux, mais n’y parvint pas.

— (oui)
— Vieux sacripant… Demain, vous serez chez moi.


Pharamond marcha un peu dans la pièce afin de calmer sa fureur et ses émotions, puis il revint à son père.

— Il y a bien des années, souvenez-vous, un cavalier noir faisait régner la terreur dans la région. Je devais avoir onze ou douze ans, n’est-ce pas.
— (oui)
— Il a horriblement massacré, dit-on, quelques nobles de la province.
— (oui)
— Mais ces nobles étaient des gens cruels, qui eux-mêmes maltraitaient leurs gens, m’aviez-vous dit un jour…
— (oui)
— Et vous aviez ajouté que si je continuais à filer un mauvais coton, le cavalier noir finirait par me rendre visite. Je me souviens que ce jour-là, je m’étais moqué de vous. Je vous avais dit qu’il s’agissait d’une légende que seuls des sots pouvaient croire. Vous vous étiez mis en colère, et étiez sorti de ma chambre en me privant de repas.
— (oui)
— Il y a une chose que je ne vous ai jamais confiée, père : c’est ce qui se passa cette nuit-là. Il devait être deux ou trois heures du matin. Quelqu’un secoua mon épaule et me força à ouvrir les yeux. Et je dus étouffer un cri : devant moi se tenait un homme masqué, tout habillé de noir. Il portait une épée à la ceinture et tenait un fouet à la main… et je fus fouetté. J’ai hurlé de terreur, mais personne n’a jamais entendu mes cris. Et puis le cavalier est reparti.


Pharamond se tut un instant afin de faire boire son père, puis il reprit :

— J’étais fou de rage et d’humiliation… J’ai pris le pistolet dans le tiroir de ma chambre, et je me suis lancé à sa poursuite afin de le tuer. Et je l’ai vu disparaître sous la tapisserie du salon. J’ai ainsi découvert le passage secret qui descend au sous-sol de notre château et qui donne sur les douves, et… j’ai tout découvert. J’ai su alors qui était le cavalier noir, et les exploits dont il était le héros. Et je ne vous ai jamais rien dit, père ; mais vous savez comment je vous ai toujours admiré ensuite.
— (oui)
— Et ce soir, père, le cavalier noir va reprendre du service. Il est temps de châtier ceux qui le méritent.




******************




Cette nuit-là, tandis qu’Hortense de Merville dormait blottie dans les bras de son amant, une ombre toute vêtue de noir s’introduisit sans bruit dans la chambre. Un feutre sur la tête, un masque et un foulard cachaient presque totalement son visage. L’homme portait une épée et un fouet à la ceinture, et était armé d’un pistolet. Il ôta doucement le drap blanc qui une fois de plus recouvrait Aldemar, puis il s’avança en direction des deux corps endormis. Il posa sur la bouche, juste en dessous du nez de la comtesse, un morceau de tissu imbibé de chloroforme et secoua sans ménagement le marquis de Cessac.

— Debout, crapule !
— Que se passe-t-il ? Qui êtes-vous ?
— Je suis celui qui vient châtier les porcs de ton espèce.


Cessac bondit hors du lit et tenta de fuir ; un croc-en-jambe le fit tomber à terre. Il tenta de se relever.

— Reste à genoux, fripouille ! dit l’homme en noir en pointant vers lui son pistolet.
— Mais… que voulez-vous faire ?
— Te renvoyer en enfer, le seul endroit qui soit digne de toi. Tu as trente secondes pour implorer le Créateur auquel tu ne crois pas.
— Savez-vous qui je suis ?
— Un cafard !


Et l’ombre tira, touchant le marquis en plein cœur.


Réveillée par le coup de feu, Hortense ouvrit les yeux, mais la drogue l’empêchait de reprendre totalement ses esprits. Elle se retrouva promptement attachée par les mains aux colonnades du grand lit nuptial.

— Mais enfin, qui êtes-vous ?
— Je suis la Justice à laquelle tu as si souvent échappée, ribaude !
— Comment osez-vous ?


Un violent coup de fouet la fit hurler et acheva de la réveiller. Elle se retrouva bientôt les fesses et le dos entier couverts de zébrures sanglantes, pleurant et suppliant que l’on arrête. L’ombre reprit :

— Tu ne rejoindras pas Cessac en enfer, putain : ton enfer sera ici. Sache que nul ne peut m’empêcher d’entrer où je veux et de faire ce que bon me semble. Je reviendrai. Demain ou après-demain… ou plus tard. Chaque fois que j’en aurai envie. Et ton supplice n’aura pas de fin : tu vivras éternellement dans la crainte de mon retour. Sans savoir ni le jour, ni l’heure, mais en sachant une chose, une seule : je reviendrai te punir chaque fois que tu l’auras mérité.


Puis, la laissant attachée, le cavalier noir souleva le comte, le posa le plus doucement possible sur ses robustes épaules et disparut dans la nuit.

_________________
"La morale ça n'existe qu'en nous échappant."


Friedrich Nietzsche
Revenir en haut Aller en bas
Dark Lord

avatar

Messages : 69
Date d'inscription : 11/01/2016

MessageSujet: Re: La légende du cavalier noir   18/1/2016, 02:17


Chapitre 2



Ce que femme veut !




Cela faisait maintenant deux jours que le comte Aldemar de Merville avait rejoint, dans les conditions extraordinaires que l’on sait, le domaine de son fils. Il s’agissait d’un ancien corps de ferme que Pharamond avait ingénieusement fortifié et qui offrait une protection efficace et suffisante contre les bêtes sauvages ou les bandes armées qui sillonnaient parfois la région.


Rose avait bien entendu accueilli à bras ouvert son beau-père, tout comme Passepoil, Pissedru, et Ventre-à-terre, les trois valets – qui officiaient également comme soldats et garçons de ferme – ainsi que Lorène, l’accorte cuisinière, soubrette, et comptable du domaine.


Les quatre personnes dont nous venons de citer les noms avaient été des années durant au service d’Aldemar, et avaient rejoint celui de son fils au moment de son mariage. Passepoil et Pissedru étaient deux géants débonnaires, fidèles en tout, et dotés d’une intelligence pratique dont l’efficacité ne se démentait jamais. Ventre-à-terre était un nain âgé de trois ans de plus que Pharamond, que le vieux comte avait recueilli enfant alors qu’il manquait de mourir de faim au cours d’un hiver plus rude que les autres. Le comte l’avait mis à l’étude avec son fils, et il avait reçu les mêmes précepteurs. Il avait étonné son monde… Son esprit était nettement plus délié que celui du jeune héritier : il comprenait vite, jugeait promptement, et il été doté d’un humour ravageur qui pouvait le rendre charmant ou cruel, en fonction de ses humeurs du moment.


Quant à Lorène, de dix ans plus jeune que Pharamond, elle était fortement attachée à ce dernier pour des raisons que seule Rose ignorait, et qu’il avait bien fallu rendre « raisonnables » lorsque les deux époux avaient convolé en juste noces. Il n’en restait qu’une complicité troublante mais tout à fait honorable, et des secrets dont notre cuisinière, soubrette et comptable aimait se souvenir parfois, entre les bras de Pissedru qu’elle avait fini par épouser, qu’elle aimait bien, et qu’elle menait comme elle voulait.


Pharamond terminait de s’habiller. Il était en train d’enfiler ses hauts de chausse lorsque Rose entra dans leur chambre d’un air à la fois décidé et agité, qui lui fit immédiatement froncer les sourcils…

— Mon amour, nous avons une bonne nouvelle à vous annoncer !
— Morbleu ! À votre air, ma mie, j’ai bien peur qu’elle ne soit bonne que pour une partie de ma maisonnée.
— Je suis sérieuse… Et la nouvelle est bonne, n’en doutez pas.
— Alors pourquoi cet air contrarié, ma douce ?
— Parce que je vous connais assez pour savoir que vous aurez des réticences.
— Que disais-je… Une bonne nouvelle donc, sauf pour moi-même, le seigneur de ces lieux.
— Pour vous aussi, grand benêt !
— Benêt ?
— Vieux bougon !
— Cessez donc vos minauderies, mon ange… Je connais vos stratagèmes et la manière dont vous usez pour me mener à votre guise. Soyez donc franche, et parlez.
— Vous m’avez expliqué hier comment communiquer avec votre père.
— En effet.
— Eh bien non !
— Pardon, ma mie ?
— Je l’ai examiné. Certes, il est paralysé et ne bougera plus, hélas, ni les bras, ni les jambes. Mais je sais qu’à force d’exercice, il pourra retrouver l’usage de la parole.
— Vous l’avez… examiné, dites-vous ?
— Oui. Vous savez les études que j’ai faites.
— Oui Madame ; je sais les folies que vous fîtes !
— Pharamond, je vous en prie…
— La manière dont vous vous fîtes passer pour un garçon afin de pouvoir étudier la médecine, vos trois ans d’études à Montpellier, la façon dont vous fûtes découverte, votre fuite éperdue afin de ne pas être pendue…
— Cela ne m’a pas empêché d’apprendre.
— Cela a failli vous coûter la vie, Madame ! Et la médecine est une science qui tue plus de gens qu’elle n’en guérit… Oubliez donc tout cela.
— Mais, Pharamond, il s’agit de votre père !
— Justement, je tiens à ce qu’il reste vivant. Je ne tiens pas à le remettre entre les mains d’une étudiante en charlatanerie.


Comme il fallait s’y attendre, Rose s’empourpra. Ses yeux lancèrent les éclairs que l’on imagine, et elle se campa devant son mari, les poings sur les hanches :

— Charlatanerie ! Vous êtes odieux, Pharamond… Rabelais, Ambroise Paré, Michel de Nostre-Dame étaient donc des charlatans selon vous ?
— Paré n’a fait que découper des corps en morceaux ; la belle affaire ! Votre Nostradamus n’a fait que d’invraisemblables prédictions ; quant à Rabelais… laissez-moi rire ! Mon père a besoin de paix et d’affection. Nous sommes là pour les lui donner, et nous pouvons le faire. Nous le ferons. La discussion est close, Madame.
— Ah non, Monsieur mon époux, la discussion n’est point terminée.
— Puisque je vous dis qu’elle l’est !
— Et puisque je vous dis le contraire…
— Mes mains me démangent furieusement, ma mie ; vous risquez de prendre la fessée.
— Je n’ai pas envie de jouer, Pharamond, je vous parle sérieusement.
— Et moi aussi, ma mie. Et mes oreilles commencent à s’échauffer.
— Ventre-à-terre, à moi !


Le nain entra immédiatement, attendant derrière la porte depuis le début de l’entretien.

— À vos ordres, Madame.
— Et quoi, gronda Pharamond, voilà que vous liguez la maison contre moi !
— Je ne ligue personne contre vous, mon amour ; mais je sais que vous avez confiance dans le jugement de Ventre-à-terre.
— Et vous pensez qu’une femme et un nain auront raison contre moi ? Ventre-Saint-Gris ! Madame, votre insolence…
— Pissedru, Passepoil, Lorène ! cria Rose.
— Donc, reprit Pharamond, nous assistons à une rébellion. Et c’est vous, mon cher amour, qui la menez… contre moi, votre seigneur et maître de ces lieux. Je pourrais vous faire donner du bâton, vous le savez.
— Et par qui, Pharamond ?
— Si Monsieur veut bien me permettre d’avancer…
— Tais-toi, Ventre-à-terre ; tu es un traître ! dit Pharamond en commençant à sourire. Laisse-moi donc réfléchir.


Pharamond fit semblant de réfléchir, mais en réalité, il avait pris sa décision. Il détestait la médecine – et surtout les médecins – mais il aimait profondément sa Rose, et se trouvait ému par l’unanimité de ses gens à vouloir aider son père à retrouver la parole. Mais diantre, il y avait l’honneur à sauver. Il fallait céder certes, mais sans en donner l’impression.

— Bien. Madame mon épouse, Madame et Messieurs mes gens, j’ai décidé de me montrer clément pour cette fois et de ne point vous administrer la bastonnade que vous méritez tous. Et j’ai considéré vos requêtes ; elles me paraissent perte de temps, mais l’expérience m’a appris que toute affirmation exige d’être démontrée. Nous allons donc vous permettre de constater par vous-mêmes à quel point votre jugement est obscurci par votre trop grande émotivité. Madame, je vous laisse tenter de redonner la parole à mon père. Mais à une condition ; et je ne transigerai pas dessus, sachez-le bien.
— Laquelle ?
— Qu’il accepte.
— Merci, mon amour, cria Rose en lui sautant au cou et en le couvrant de baisers.
— Suffit, Madame, répondit-il en riant. J’ai dit que mon père devait d’abord accepter. Ne vous emballez pas.
— Hi hi hi… Il a déjà accepté, gros bêta. Je gardais cet argument en réserve, au cas où…
— Rose… Ma Rose… Un jour, je te promets, tu l’auras vraiment, ta fessée !




******************




Lorsqu’on avait enfin détaché la comtesse de Merville, on l’avait trouvée évanouie, et du sang ruisselant un peu partout sur le corps. On l’avait alitée, et elle avait fini par reprendre ses esprits. Tout d’abord en proie à la rage, elle s’était sentie peu à peu envahie par un étrange sentiment et d’étranges sensations qui jusque-là lui étaient encore inconnues.

Elle avait de tout temps – et même dès la prime enfance – toujours été capable de contrôler quiconque l’approchait : on se trouvait immédiatement désarmé par la limpidité et le magnétisme de son magnifique regard bleu. Mais finalement, elle n’avait obtenu des hommes (et parfois même des femmes) que ce qu’elle avait toujours souhaité. Or, voilà qu’elle découvrait que l’on pouvait obtenir plus encore, bien plus…


Lorsque l’ombre l’avait empoignée et attachée aux colonnades du lit, elle n’avait pas été en mesure de lui résister. La fermeté des mains qui l’avaient contrainte lui revenait en mémoire et lui donnait des frissons qui ne lui semblaient pas désagréables, bien au contraire. Cette impression de ne plus rien contrôler, le souvenir de ce danger imminent faisaient monter en elle l’adrénaline et le désir. Un désir qu’elle tentait de refréner, mais sans succès.


La douleur… Oui, elle avait eu mal, et elle avait hurlé. Mais elle ne pouvait rien y faire, et ce souvenir faisait également monter le désir au fond de son ventre. Sensation d’impuissance, sensation inconnue… qui l’excitait et l’affolait tout à la fois.


Et ces mots, enfin, prononcés par la voix grave et déformée par le filtre du foulard de soie que l’homme en noir portait sur le visage… Ces mots sans compassion, menaçants, d’une sévérité totale, mais qui n’étaient que des mots, finalement. Destinés à la torturer un peu plus, mais non pas à la faire mourir comme ce crétin de Cessac. « Nul ne peut m’empêcher d’entrer… Tu ne sauras ni le jour, ni l’heure… Je reviendrai te punir… » La comtesse se rendit compte que sa main caressait involontairement son intimité. Elle était trempée… Elle eut un frisson. Il fallait qu’elle sache, qu’elle comprenne, qu’elle maîtrise ces sensations qui – elle ne le savait que trop – allaient l’amener autrement à faire des folies.


Depuis déjà deux jours, elle oscillait entre l’angoisse que l’ombre revienne, et le désir qu’il la punisse à nouveau. Elle était plutôt intelligente ; elle connaissait suffisamment l’état d’esclavage dans lequel pouvait conduire le désir, pour ne pas avoir peur de ces sensations nouvelles ; et même temps, cela la fascinait.


De ses doigts aux ongles nacrés, elle saisit la sonnette qui se trouvait sur la table de nuit et la fit tintinnabuler. Modeste, son valet de chambre, apparut bientôt (Modeste n’était pas son vrai nom, mais la comtesse avait choisi de renommer chaque membre de sa maisonnée afin de bien faire comprendre à chacun quelle était sa place). Il était grand, très fin – pour ne pas dire maigre – et totalement chauve, avec des yeux rapprochés qui lui donnaient un air de chauve-souris. Pas vraiment le genre d’amant auquel Hortense de Merville avait envie de donner du plaisir. Mais en prendre grâce à lui… pourquoi pas, après tout ? Pour ce qu’elle envisageait, le physique de son partenaire de jeu importait peu.

— Madame me demande ?
— Oui, Modeste ; j’ai quelque chose à te demander.
— Je suis aux ordres de Madame.
— Bien. Ouvre le tiroir de la commode. Le troisième en partant du bas.
— Bien, Madame.
— Prends l’objet qui se trouve à l’intérieur.
— Oui, Madame.
— Bien. Et maintenant, Modeste… fouette-moi.
— Pardon, Madame ?
— Tu m’as bien comprise, dit-elle en se déshabillant totalement et en se mettant à quatre pattes. Fouette-moi, et frappe-moi fort.
— C’est que…
— C’EST UN ORDRE !
— Bien, Madame.
— Plus fort ! Plus fort, te dis-je ! Vas-tu frapper comme il convient, ou veux-tu que je te frappe à mon tour ?


Modeste fit modestement de son mieux. La lanière de cuir cingla à nouveau le dos de la comtesse, et certaines plaies encore mal cicatrisées se remirent à saigner.

— Plus fort, Modeste ! Frappe, par tous les diables !


Le pauvre valet redoubla d’efforts, ne comprenant toujours pas où sa maîtresse voulait en venir.

— Cela suffit maintenant. Sors de cette pièce immédiatement !


Modeste, médusé, laissa tomber le fouet sur le sol et sortit précipitamment en se demandant déjà quelle punition il allait recevoir pour avoir obéi. Il craignait fort – étant donné la force des coups qu’il avait dû donner – que cela n’aille assez loin, et il se demanda si, tout compte fait, le mieux n’était pas de préparer ses affaires et de fuir au plus vite et le plus loin possible.


Hortense de Merville s’allongea alors sur le lit, le corps brûlant et le ventre plein d’un incontrôlable désir. Elle glissa deux doigts qui entrèrent tout seuls à l’intérieur de son vagin, et commença à se masturber frénétiquement. Elle ne tarda pas à jouir en poussant des hurlements de plaisir qu’elle n’avait jamais poussés. Puis, effondrée, elle se mit à pleurer, maudissant ce cavalier noir qui lui avait infligé, en plus de sa souffrance initiale, cet abaissement de sa propre personne contre lequel elle comprenait qu’elle allait avoir bien du mal à lutter.


Elle décida que sa vengeance serait à la mesure du trouble qui ne cessait de grandir en elle…

_________________
"La morale ça n'existe qu'en nous échappant."


Friedrich Nietzsche
Revenir en haut Aller en bas
Dark Lord

avatar

Messages : 69
Date d'inscription : 11/01/2016

MessageSujet: Re: La légende du cavalier noir   18/1/2016, 02:19

Chapitre 3



Le roi qui voulait être un homme




Mais laissons donc quelques instants nos héros à leurs considérations domestiques ou à leurs fantasmes intimes. Ne sombrons pas dans le narcissisme du siècle qui nous fait accroire que nos vies entières n’ont besoin de rien d’autre que de ce quotidien qu’il nous faut subir, comme le temps qui passe ou le temps qu’il fait. S’il est vrai que nos destinées sont souvent dues aux caprices de la vie et du hasard, il en reste pourtant une bonne part qui n’est soumise à rien d’autre qu’à nos propres actions et à nos propres jugements.


Si l’on pouvait en effet imputer les mauvaises récoltes au mauvais temps contre lequel ni la main de l’homme, ni son esprit ne pouvait grand-chose, il était sot, impertinent, et pour tout dire blasphématoire de prétendre que les disettes ou les famines qui s’en suivaient étaient la volonté de Dieu. Car on avait souvent des réserves de blé en abondance, que seules la rapacité des grands marchands et l’indifférence (parfois) ou l’ignorance (le plus souvent) des nobles des différents Parlements empêchaient d’être distribuées aux nécessiteux.


Nos livres d’Histoire continuent d’apprendre à nos écoliers qu’en ces temps obscurs, le roi était tout et décidait de tout, et que par conséquent il était seul responsable des malheurs de son peuple lorsque les malheurs tombaient sur la France, tels les dix plaies d’Égypte. C’est méconnaître grandement les réalités de l’Histoire… C’est ignorer que chaque province avait ses Parlements qui décidaient de presque tout. C’est s’aveugler – ou nous aveugler – en prétendant que le tiers état était pauvre, alors que les bourgeois et les banquiers qui y siégeaient détenaient la plus grande part des richesses du pays et refusaient qu’on les impose… prétendant que la noblesse et le clergé ne payaient pas l’impôt.


Or, la noblesse payait ; elle payait l’impôt du sang. Elle faisait la guerre, et Dieu sait s’il y en avait à cette époque. La plupart de ses familles étaient anéanties, les coffres étaient vides, et le train de vie de certains boutiquiers était bien supérieur à celui d’un noble de province. Quant au clergé, si l’on pouvait remettre en cause la pertinence de ses réflexions métaphysiques, on devait s’accorder quand même sur son utilité en matière d’éducation. Et si certains prélats étaient indignes de leurs charges et vivaient dans l’abondance, la plupart de ses ministres crevaient littéralement de faim et se dévouaient corps et âme au secours des indigents.


Aldemar et Pharamond connaissaient bien cette situation. Le premier pour avoir servi le Vert-Galant, le second pour avoir accompagné son père à différentes occasions au cours de ses missions secrètes. Face à tant de malheurs dus à l’égoïsme des hommes, on ne pouvait certes pas grand-chose. Mais lorsque la situation devenait vraiment insupportable et que l’on ne pouvait agir à découvert, alors… alors était né le cavalier noir. Il ne pouvait changer la vie ni du royaume, ni de la province, mais parfois, au cas par cas, permettre aux plus souffrants de pouvoir continuer de croire en une justice dépassant celle du commun des mortels.




******************




Si Concino Concini n’appartenait pas au commun des mortels, il n’appartenait pas non plus aux esprits éclairés sur qui le royaume de France aurait pu compter pour guérir de ses maux. En promulguant l’Édit de Nantes, Henri IV avait, au péril de sa vie – au sacrifice même devrait-on écrire – pacifié et commencé à panser les plaies des Français. Il eût fallu qu’à sa mort son successeur continue son œuvre ; hélas, Louis XIII n’avait que neuf ans lorsqu’il monta sur le trône, et la régence fut confiée à la pire personne qui soit, c’est à dire Marie de Médicis, sa mère. Oh, la pauvre femme n’était pas « diabolique » à l’image de madame de Merville, mais elle était sotte, emportée, vindicative, superstitieuse, jalouse, incapable de voir plus loin que l’heure suivante, et fort disgracieuse au point de faire passer le bon roi Henri pour un saint martyr, ce dernier lui ayant quand même fait des enfants…


Concini donc, époux de Leonora Dori – qu’on appelait « la Galigaï » – exerçait avec elle son emprise sur la régente, et avait été nommé Premier ministre. Sa simple nomination à ce poste permet déjà de constater l’immensité de la sottise de Marie de Médicis. Le peuple, comme la noblesse, haïssait de concert cet homme prétentieux, arrogant, détestable, sorti du ruisseau, n’ayant jamais tiré l’épée sur un quelconque champ de bataille, ignorant de tout – sauf du montant de la fortune qu’il avait extorquée au royaume à force de malversations –, osant prétendre (lui qui sortait de nulle part) que le fils du bon roi Henri méritait le fouet, désir que la reine mère accordait alors sans réfléchir plus loin que le bout de son appendice nasal proéminent.


Dans sa terrible arrogance, Concini avait été jusqu’à se faire nommer Maréchal de France (sans jamais s’être battu ailleurs que dans les couloirs du Louvre, et seulement avec des mots prononcés dans un exécrable français) et à acheter (avec l’argent du royaume bien entendu) le marquisat d’Ancre, ce qui lui avait valu le sobriquet de « Maréchal d’Encre », jeu de mots certes facile, mais qui le mettait en fureur et dont les beaux esprits de la cour faisaient leurs délices.


Afin de permettre au lecteur de se faire une idée réelle du personnage et de ne pas penser que nous dépeignons un monstre pour les besoins de la petite histoire, nous ouvrirons ici une courte parenthèse sur un fait qui s’était passé presque sept ans auparavant. À cette époque, Concini n’était rien. Enfin, le favori d’une reine dont le roi, qui n’avait plus que dix jours à vivre, n’écoutait plus les avis depuis longtemps (et pour cause : il s’apprêtait à déclarer la guerre à l’Espagne pour les beaux yeux d’une jeune femme de seize ans, Charlotte de Montmorency).


Sous prétexte de montrer combien les faveurs de la reine le mettaient au-dessus de tous, Concino Concini entra au Parlement en refusant de se découvrir. On lui fit remarquer que cela n’était pas la coutume ; il répondit par le mépris, déclenchant la fureur de tous. Il fut expulsé, bien entendu, et bastonné, manquant d’y laisser la vie. Il est des hasards fâcheux… Concini qui survit le 4 mai, et Henri qui meurt le 14 : injustice ! Mais ne parlions-nous pas des caprices de la destinée, au début de ce chapitre ?


Concini, à cette heure, avait besoin d’argent. Son appétit était sans fin ; les caprices de la Galigaï étaient innombrables, et la faiblesse de la reine à leur égard était le seul sentiment constant de cette femme si peu à sa place. On prévoyait donc de lever de nouveaux impôts.


Mais le roi avait grandi. Il n’était plus cet enfant faible et malléable de neuf ans dont on faisait ce que l’on voulait. Durant toutes ces années d’humiliation, il avait appris à dissimuler ses sentiments, et ces derniers étaient vifs et profonds : une haine sans merci pour Concini et sa sorcière de femme, et une haine coupable pour la femme qui n’était sa mère que de nom. Un chagrin immense pour ce père qu’il avait adoré, et qu’il vénérait encore à l’image de Dieu, une piété profonde qui grandissait chaque jour, et de confus sentiments à l’égard de son confident, le maître en fauconnerie Charles Albert, duc de Luynes, qui pourtant bien que de vingt-trois ans son aîné ne le traitait pas en enfant, et qui malgré l’infériorité de son rang ne s’adonnait pas en viles flatteries destinées à obtenir des faveurs.


Tous les deux étaient partis chasser tôt le mâtin. Louis aimait la chasse, qui lui permettait en outre de s’échapper loin des murmures et des vexations permanentes dont, roi sans couronne, étouffé par sa mère, privé du pouvoir au profit d’un sinistre aventurier, il souffrait mille morts. Ils chevauchaient côte à côte, et le roi, après une méditation profonde et tourmentée que son habitude de la dissimulation faisait passer aux yeux de tous pour de la rêverie, finit par demander :

— Luynes, à quel âge devient-on vraiment le roi ?
— Vous êtes le roi, Majesté. Vous l’êtes depuis la mort de votre défunt père.
— Je veux dire : à quel âge un roi peut-il régner ?
— Dès qu’il en a les capacités, je crois.
— Et l’envie ?
— Pardonnez-moi, Sire, mais l’envie n’est pas un sentiment royal. Envie ou pas, le roi est le roi. Il a la charge de son peuple, et il la reçoit de la grâce de Dieu ; une grâce que personne – fût-ce un Roi – n’est en droit de refuser.
— Et s’il est empêché de régner ?
— Alors il doit se battre pour reconquérir son royaume.
— Contre sa propre mère ?
— Louis, votre mère n’est rien sans ceux qui la soutiennent. S’ils venaient à disparaître, elle serait dans l’obligation de vous céder la place.
— Mais je ne puis envoyer mes armées contre un homme, et encore moins contre mon Premier ministre. Et dans les temps présents, seule ma mère, qui s’y opposera avec la violence que vous savez, serait en mesure de le destituer. Je n’ai pas la réalité du pouvoir, bien que j’en aie le titre. Je suis comme un pantin de bois, exilé du pouvoir, dans mon propre palais.
— Peut-être le temps est-il venu de « renverser la table », comme on dit.
— Je vous écoute, Luynes…
— Vous pourriez faire arrêter Concini.
— Et par qui ? Par lui-même ?
— Imaginons que des hommes qui vous sont fidèles arrêtent cet imposteur, sur votre ordre. Le royaume n’a plus de Premier ministre, votre mère est désarmée, et vous reprenez enfin les rênes du pouvoir.
— Elle s’y opposera.
— Et comment, si les fidèles qui ont arrêté Concini vous entourent, et que vous lui laissiez le choix entre se démettre ou le rejoindre en cellule ?
— Il s’agit d’une sorte de coup d’État, n’est-ce pas ?
— D’un point de vue juridique, sans doute ; mais vous jouez sur du velours : personne ne viendra se plaindre de la mise à l’écart de cet imposteur.
— Entre ne pas se plaindre et risquer sa vie, il y a un fossé que peu d’hommes sont capables de franchir, Luynes.
— Laissez-moi quelques jours afin de que je puisse vous prouver le contraire, Sire.
— Luynes, mon cher Luynes… Vous savez comme je vous aime. D’un amour qui va bien au-delà de l’amitié que je vous porte, bien au-delà de celui qu’un roi peu éprouver pour ses sujets sans attirer les moqueries des imbéciles. Je vous en prie, mon très cher ami, ne prenez pas de risques. Vous savez à quel point je suis faible aujourd’hui alors que vous m’épaulez sans cesse. S’il vous arrivait malheur, je ne serais plus rien.




******************




Charles Albert, duc de Luynes, aimait son roi comme un père peut aimer son fils. Cette place de père, il ne l’avait pas voulue : elle s’était imposée. Louis recherchait tendresse et protection, mais il n’avait ni l’une ni l’autre au Louvre. Qu’attendre de Marie de Médicis en matière d’affection ? Qu’attendre de Concini en matière de protection ? Ainsi, peu à peu, les cours de fauconnerie avaient fait place à une vraie camaraderie, puis à une amitié particulière dont Luynes comprenait l’ambiguïté mais qu’il refusait de repousser, non pas par ambition, mais par un de ces réels amours qui resteront éternellement un mystère, et que personne jamais ne saura combattre d’une façon ou d’une autre.


De retour dans ses appartements, Charles Albert envoya des messages à ses amis Vitry, Persan et Fouquerolles, barons de leur état, et qu’il savait acquis à la cause du jeune roi. Puis, il se mit à réfléchir à l’après… Concini arrêté (ou mort, on verrait bien), il allait falloir entourer le jeune Louis de ministres compétents et désintéressés. Or, on ne trouverait pas cela, à l’évidence, dans l’entourage de la grosse Médicis. Il rédigea trois lettres, toutes presque identiques, qu’il envoya à d’anciens compagnon du roi Henri : Brulart de la Sillery, La Vieuville, et Aldemar de Merville.




Monsieur,


Je sais que depuis de longues années vous goûtez les joies d’une retraite bien méritée. Je sais également que les temps sont difficiles, et que le palais du Louvre n’a rien de bien attirant aujourd’hui pour l’homme d’honneur que vous êtes. Cependant, d’ici quelques jours, le calvaire prendra fin, et Louis deviendra roi dans les faits, et non seulement dans l’apparence. Ce jeune roi aura besoin de ministres avisés et de conseilleurs pertinents, ce qui à cet instant nous fait grandement défaut.


C’est pourquoi je vous supplie, s’il vous reste la force de servir le trône d’une manière ou d’une autre, de me rejoindre auprès de Sa Majesté le plus vite possible.


En souhaitant que cette lettre vous ait trouvé en bonne santé et toujours désireux de servir votre roi, je vous prie de recevoir, Monsieur, tous les respectueux hommages qui sont dus à votre indispensable personne.


Charles Albert, duc de Luynes.




En reposant cette lettre sur le bureau de sa chambre, Hortense de Merville se dit que finalement, la disparition subite de son mari allait sans doute lui servir à quelque chose. On allait se rendre au Louvre ; on en avait le prétexte. Pour intriguer au sein du nouveau pouvoir ou dénoncer le complot, on verrait bien. Ce qui comptait, c’était d’être dans le camp des vainqueurs. Et ensuite…

_________________
"La morale ça n'existe qu'en nous échappant."


Friedrich Nietzsche
Revenir en haut Aller en bas
Dark Lord

avatar

Messages : 69
Date d'inscription : 11/01/2016

MessageSujet: Re: La légende du cavalier noir   18/1/2016, 02:20

Chapitre 4



Aventuriers et diplomates




Ainsi, il semblait bien que le destin ait choisi de laisser le comte et le chevalier de Merville en paix, loin des intrigues de la cour et des chausse-trappes du pouvoir. Nous aurions pu le craindre, tant il est évident que leur participation à l’avènement réel de Louis XIII au pouvoir pouvait se révéler essentiel. Mais nous aurions également pu l’espérer, tant l’harmonie familiale qui régnait sur le domaine de Pharamond faisait plaisir à voir.


En quelques semaines, en effet, Rose avait fait des merveilles. Le vieux comte, ragaillardi par les attentions dont il était l’objet, avait décidé de tout faire pour parvenir à parler de nouveau. Et la patience de sa bru, sa douceur mêlée à une inflexible volonté avaient fini par donner des fruits surprenants. Aldemar avait commencé par sortir quelques sons, puis par articuler quelques syllabes, et désormais il parlait. Lentement, certes, et faiblement… Mais enfin, il se faisait entendre et comprendre à nouveau.


Bien entendu, personne, hormis Rose, n’avait osé montrer trop de contentement devant le chevalier. Mais si ce dernier continuait de faire montre de sa terrible mauvaise foi, c’était désormais par jeu.

— Alors, Monsieur mon mari, ne vous l’avais-je point dit que votre père retrouverait la parole ?
— Mais… c’est qu’il ne devait pas l’avoir perdue.
— Et comment l’aurions-nous su, si je n’avais pas tenté mes « charlataneries » ?
— Bah… Il lui fallait juste du temps, c’est tout.
— Juste du temps, dites-vous ?
— Ou peut-être sont-ce les prières assidues de notre bonne Lorène qui sont la cause de ce miracle.
— Voilà que vous donnez foi dans ces bigoteries désormais ?
— On peut être chrétien sans être bigot, Madame…
— Mais vous ne l’étiez pas il y a quinze jours encore.
— Voyons, Madame… J’ai reçu le baptême trois jours seulement après ma naissance.
— Monsieur mon mari, vous êtes d’une effroyable mauvaise foi !
— J’ignore si ma foi est mauvaise, Madame ; pas tant que ça, j’imagine, puisque mon père parle à nouveau.


Ces propos, dont le genre inspirera le grand Molière bien des années plus tard, était tenus – il convient de le souligner – dans une réjouissante bonne humeur, et étaient souvent le préambule à de tendres siestes en début d’après midi… ou plus tard, les roses de la vie pouvant être cueillies à toute heure du jour comme de la nuit.


Mais le destin n’abandonne jamais ses projets, qu’ils soient heureux ou bien funestes. Et puisque la lettre de Luynes n’était pas arrivée à destination, il avait décidé d’envoyer un autre messager.


L’Histoire, la grande (comme on dit), ne retient souvent pour le grand public que les faits principaux. Elle nous donne quelques repères, quelques pistes, mais en oubliant trop souvent de nous faire part de ce qui se trame dans les arrière-cuisines ou dans les corridors, ce qui la rend souvent mystérieuse et injuste vis à vis de personnages dont la participation aux grands événements est essentielle. Nicolas Brulart de Sillery faisait partie de ces personnages essentiels. Qu’on en juge part quelques-unes de ses actions…


Aux côtés d’Aldemar de Merville, il avait été membre de la diplomatie secrète d’Henri III, puis de celle d’Henri de Navarre. Il avait négocié, entre autres, la paix de Vervins entre la France, l’Espagne et la Savoie, puis obtenu du pape l’annulation du mariage entre Henri IV et la reine Margot. Louis XIII lui devait donc déjà d’être vivant… Et sans Nicolas Brulart de Sillery, l’Histoire de notre pays n’aurait donc pas été ce qu’elle fut. Il faut bien parfois rendre justice aux hommes de l’ombre, et les mettre un instant dans la lumière qu’ils méritent.


Répondant à l’appel de Luynes, Sillery devait passer par le domaine de Pharamond, dont il était le parrain et à qui il décida de rendre visite. On imagine donc sa joie, sa surprise et la chaleur des retrouvailles qui eurent alors lieu… Il fut convenu qu’il passerait la nuit au domaine, et le repas du soir fut prétexte à une longue conversation au cours de laquelle Sillery évoqua le projet de Luynes ainsi que quelques souvenirs.

— Ainsi, Luynes vous informe que Louis sera bientôt le roi « dans les actes ». Qu’entend-il par là ? demanda Pharamond.
— Vous connaissez comme moi les doubles sens du langage diplomatique. On peut supposer deux choses : la première, c’est que Marie a décidé de s’effacer ; la seconde, que le jeune roi a décidé de l’effacer.
— Pensez-vous qu’il ferait du mal à sa propre mère ? s’effraya Rose.
— Que non pas… bien qu’il ne l’aime guère. On raconte qu’un matin, il y a quelques années, cette dernière lui avait fait donner le fouet. L’après-midi, lorsque Louis entra dans son cabinet, sa mère lui fit une révérence comme à l’accoutumée, et le jeune roi répondit sèchement devant tous : « Moins de révérences, Madame, s’il vous plaît… et un peu moins de fouet ! »
— Mais alors, qu’entendez-vous par « l’effacer » ?
— L’écarter du pouvoir, elle et cet aventurier de Concini.
— Et comment s’y prendrait-il ? Il n’a que seize ans, et il est si seul…
— Il n’est pas seul, Madame. Il a avec lui tous ceux qui détestent la reine, et tous ceux qui détestent Concini. Soit presque tout le monde. Le rapport de force est en sa faveur, et il est le roi. Il lui suffit de dire « Je veux ».
— Que ne le dit-il, alors ? Et pourquoi vous rappeler pour comploter ? À votre âge…
— Sans doute parce que la Médicis s’est beaucoup rapprochée de l’Espagne ces derniers temps, et que son éviction changera alors beaucoup de choses. On aura besoin alors de diplomates confirmés. Et je dois bien avouer, Aldemar, que vous allez terriblement nous manquer.
— Oh, répondit le comte, vous… êtes… de taille… à vous… en… sortir… tout… seul.
— Hum… Si j’avais été seul à Vervins…
— Vous… l’étiez… j’étais sous… votre… commandement… Juste… là… pour vous… conseiller.
— Et nous n’arrivions à rien de bon. Jusqu’à l’intervention de ce cavalier noir, répondit Sillery.
— Contez-nous donc cela, demanda Rose, les yeux étincelants.
— Pas grand-chose à raconter, Madame : l’Espagnol ne voulait pas céder ; jusqu’à ce qu’un de leurs diplomates que l’on savait être un grand prévaricateur se retrouve égorgé un matin, avec un message dans la bouche.
— Et que disait ce message ? demanda Pharamond en souriant à l’adresse de son père.
— Que tous les Espagnols ayant des choses à se reprocher subiraient le même sort si les négociations n’aboutissaient pas rapidement.
— Vous disposiez donc là d’un renfort précieux…
— Hélas, c’était il y a bien longtemps : le cavalier noir n’est plus qu’un souvenir.
— Je crois… que vous… vous trompez… Sillery, reprit malicieusement Aldemar. Il y… a des souvenirs… qui resurgissent… parfois quand… les temps… sont venus.
— Qu’entendez-vous par là, mon ami ?
— J’entends… que mon fils… vous accompagne… au Louvre… Il connaît… bien l’art… qui est… le vôtre… Je l’ai… formé… en tout.
— Vous voulez dire que…
— Que je suis au service du roi, répondit Pharamond en souriant.


On partit donc dans la fraîcheur du petit matin de ce début d’avril 1617. Nicolas Brulart de Sillery portait encore beau malgré ses soixante-trois ans bien révolus. Le cheveu fourni, le visage un peu émacié, une moustache et une barbe bien taillées le faisaient ressembler à son ancien maître, Henri de Navarre. Diplomate et soldat aguerri, les longues et difficiles chevauchées ne lui faisaient pas peur. Et son humeur toujours égale le rendait un compagnon de voyage tout à fait charmant. Il savait tout ce qu’il devait depuis longtemps à Aldemar de Merville, de presque dix ans son aîné. Seul le hasard de la naissance en avait fait un personnage plus important. Mais l’audace, l’esprit de décision du vieux comte lui avaient toujours été d’un précieux secours dans les moments difficiles. Et il était heureux que Pharamond se soit joint à lui.


Pharamond cependant était d’une nature très différente de celle de son père. Plus tacticien que stratège, il s’encombrait rarement de vues à long terme. Pour lui, une porte devait soit être ouverte, soit fermée. L’entrebâillement représentait une incertitude qu’il supportait difficilement. C’était un instinctif, qui jugeait rapidement ses interlocuteurs en les regardant franchement dans les yeux. Il accordait toute confiance à ses amis, mais ne ressentait aucune pitié envers ses ennemis. Il méditait ses plans pendant quelques heures au maximum, puis agissait vite, souvent sans en référer à quiconque afin de ne pas perdre de temps dans d’interminables explications ou tergiversations qui étaient risques de laisser passer le moment opportun pour l’action.


Bref, un diplomate chevronné accompagné d’un homme d’action faisaient route vers Paris, et ce voyage allait durer trois bonnes journées. Sillery avait donc le temps d’informer le chevalier sur les usages de la cour, les partis en présence et les dangers qu’ils auraient certainement bientôt à affronter.

— Dites-moi, Nicolas, lorsque vous êtes venu nous rendre visite hier, vous saviez ce que vous alliez trouver, n’est-ce pas.
— Je dirais que je le pressentais…
— Racontez-moi donc cela.
— L’enlèvement de votre père a fait grand bruit, et la comtesse de Merville a promis une forte récompense à celui qui lui rendrait son mari et lui livrerait vivant le cavalier noir.
— Ah… Savez-vous à quel point cette femme est un monstre ?
— Cette conclusion s’impose, en effet… à condition d’être loin d’elle et de pouvoir garder les idées claires. Cette femme est effectivement redoutable.
— Je serais heureux de suivre le cheminement de vos pensées.
— Eh bien, comme vous le savez, le cavalier noir était une de mes vieilles connaissances, dit Sillery en souriant, et je savais qu’il était impossible à votre père de se dédoubler ainsi. Or, le mode opératoire était en tous points semblable à celui qu’il employait : aucune pitié pour les imbéciles, et des scrupules à attenter à la vie des femmes. Vous connaissez l’adage « Bon sang ne saurait mentir » ; j’en ai donc conclu que c’était vous qui aviez revêtu les habits du vengeur.
— Et donc vous saviez que mon père était chez moi.
— Comme je vous l’ai dit, je le pressentais, fortement.
— Comme vous pressentiez que je vous accompagnerais, n’est-ce pas…
— Vous noterez que je n’ai pas formulé cette requête, Pharamond.
— C’est sans doute votre art de la diplomatie qu’il va me falloir apprendre.
— Gardez-vous en chevalier. Il est important que nous soyons les deux faces opposées d’une même pièce pour affronter les événements qui vont arriver. Nous rencontrerons le roi très bientôt ; il est entouré de serpents qui tous se targuent d’être de bons conseillers. Chacun y va de ses arguments plus ou moins insidieux, et Louis n’a que seize ans. Il y a fort à parier que le doute le ronge sans cesse… Par contre, votre bonhomie, votre faconde, votre franchise, votre manière directe de parler aux hommes pourraient alors agir sur lui comme un coup de fouet et se révéler grandement utiles.
— Et Concini ?
— Ce fat se prend pour le duc de Guise… Il en a la même arrogance ; il périra comme lui.
— Vous voulez dire assassiné ?
— Vous avez lu la lettre de Luynes, comme moi : cela n’est pas évoqué. Mais pour que le roi devienne roi, il faut que Concini disparaisse.
— Il suffit de le faire arrêter.
— Ah, Pharamond… Il faut parfois se débarrasser définitivement d’un ennemi, sans se préoccuper d’autre chose que du bien commun. Ainsi, vous par exemple, en laissant la vie à cette sorcière de Merville – pour des raisons nobles, je le sais – vous n’avez sans doute pas pris conscience de la portée de votre clémence. Sans doute misiez-vous sur une forme de repentance… Mais ce genre d’être, entièrement voué au mal, ne vit que pour la vengeance. Et qui sait les nuisances nouvelles dont elle sera capable désormais ? On raconte qu’elle est en route, elle aussi, pour Paris. Il s’agira d’être prudents… Si vous aviez été impitoyable, nous aurions un danger de moins à nous préoccuper. Et il s’agit du roi, cette fois ; c’est à dire du pays entier.
— Hum…
— Pour Concini, le même problème se pose. S’il reste en vie, même au plus profond d’une geôle, il restera un recours pour les partisans de la reine mère. Or, les liens du sang ne permettent pas au jeune roi de porter atteinte à sa vie. Elle restera un danger, jusqu’à sa mort. Concini vivant, ce danger n’en sera que plus grand.
— Mais pensez-vous que Louis ira jusqu’à commander son exécution ?
— Il nous faudra le convaincre, ou agir sans son approbation ; mais sans son interdiction… Et dans le cas où rien ne serait possible…
— Oui ?
— … il sera temps de sortir le cavalier noir, comme aux échecs.


Le 15 avril 1617, donc, nos deux héros arrivèrent aux portes de Paris. Hortense de Merville était arrivée deux jours plus tôt. Luynes ne cessait de recevoir et de consulter. Les événements allaient bientôt se précipiter, et personne ne pouvait en deviner l’ultime dénouement.

_________________
"La morale ça n'existe qu'en nous échappant."


Friedrich Nietzsche
Revenir en haut Aller en bas
Dark Lord

avatar

Messages : 69
Date d'inscription : 11/01/2016

MessageSujet: Re: La légende du cavalier noir   18/1/2016, 02:21

Chapitre 5



Chasse royale




Il y avait deux façons de rencontrer le roi.

La première – la plus incertaine – était de demander audience. Le roi refusait rarement, certes… Mais la reine mère avait organisé un protocole long et tortueux qui lui permettait, à elle en définitive, de choisir qui Louis devait voir ou ne pas voir. Il fallait donc pour commencer montrer patte blanche, faire sa cour à la Médicis, plaire à Concini, ne pas susciter la méfiance de la Galigaï… On imagine donc aisément le genre de personne que le jeune monarque recevait en audience, et les conversations insipides qu’il devait affronter.

La seconde manière était plus sûre, puisqu’il s’agissait de s’en remettre au « hasard », et que ce hasard bien maîtrisé était infiniment plus libéral que l’étiquette inventée afin d’écarter le roi de ses fidèles sujets.


Ainsi Monsieur de Sillery et Pharamond se trouvaient-ils par pur hasard dans la forêt de Montmorency, en compagnie des barons de Vitry, Fouquerolles et Persan lorsqu’ils eurent la surprise d’y rencontrer le roi qui chassait, accompagné du duc de Luynes et de Madame de Merville. Le fait que la comtesse ait pu d’un seul regard convaincre Luynes n’étonnera pas plus le lecteur qu’il n’étonna Pharamond et son mentor. Ils échangèrent tous deux un sourire complice qui disait « Nous voilà donc au cœur de l’intrigue et de l’action ; jouons serré, et tâchons de ne pas trop nous livrer… »


Les présentations faites, le roi prit la parole :

— Je suis bien aise, Messieurs, de pouvoir compter sur votre expérience et votre soutien. Monsieur de Luynes vous a informés de notre projet de démettre Concini de ses fonctions. Nous cherchons un moyen sûr et efficace, et vous devenez en quelque sorte mon Conseil royal. Je vous écoute…
— Majesté, dit Fouquerolles, la chose est simple en théorie à défaut de l’être en pratique. Vous êtes le roi, et par conséquent tout doit plier sous votre parole. Ordonnez que cet aventurier soit démis, et cela doit suffire.
— Vous avez bien dit « en théorie », Monsieur de Fouquerolles. Mais je puis dire ce que je veux : madame ma mère ne l’entend pas de cette oreille. Et personne au Louvre n’agira sans son consentement.
— Alors ordonnez-nous de le mettre aux arrêts, reprit Luynes. Et votre ordre sera exécuté, vous le savez.
— Et comment réagira la reine, à votre avis ?
— Elle n’est plus reine, répondit Nicolas de Sillery. Vous êtes le roi. Il faut qu’au moment de l’arrestation, vous pénétriez chez elle accompagné de quelques-uns d’entre vos fidèles et que vous l’informiez que désormais les choses ont changé.
— Vous la connaissez : elle se rebellera. Et elle tentera par tous les moyens de remettre Concini en place.
— Puis-je me permettre, Sire ? intervint alors Pharamond.
— Je vous en prie, Chevalier.
— Je ne suis ni diplomate, ni juriste, et encore moins homme de cour ; aussi permettez-moi de vous parler « à la franche marguerite » comme l’on dit de par chez moi.
— Allez-y, Monsieur de Merville ; cela me changera de la sinuosité des discours habituels ! répondit Louis en riant.
— Eh bien, mon cher père avait coutume de dire qu’un loup blessé était plus dangereux encore qu’un loup affamé. Concini est un loup… et il est affamé d’argent, d’honneurs et de pouvoir. En le démettant de ses fonctions, vous le blesserez. Et, en exil ou en prison, il méditera sa vengeance. Vous pourriez le faire juger, certes, et condamner. Mais même l’Inquisition ne juge plus les animaux de nos jours.
— Alors que faire, Monsieur ?
— Vous ne pouvez donner l’ordre de tuer Concini, Sire : votre règne se doit commencer par la clémence et la justice ; devenez « Louis le juste », et ne laissez dire à personne que vous auriez ordonné la mort d’un homme, fût-ce le plus misérable d’entre eux. Par contre…
— Par contre ?
— Il arrive que des chasseurs se voient contraints d’abattre des loups, ou des chiens enragés.
— Je vois…
— Vous pouvez, bien sûr, nous interdire de chasser, Sire. Un simple mot de vous et les loups du royaume pourront aller et venir tranquilles.


Louis ne répondit pas. La cause était entendue.


On erra longtemps en silence dans la vaste forêt, chacun perdu dans le secret de ses pensées. Luynes échafaudait son plan ; il devait être rapide et sûr. Il faudrait désormais connaître à l’avance les déplacements de l’aventurier, organiser le guet-apens et frapper comme la foudre. Il faudrait dans le même temps neutraliser la reine mère. Il fallait compter pour cela sur des gens de confiance… L’après-midi était bien avancé quand soudain un cri retentit :

— Sanglier droit devant !


Tous sortirent de leurs méditations. On lâcha les chiens et on chargea sus au gibier.

La poursuite dura plus d’une heure. La bête était robuste… mais les chasseurs expérimentés. Et Louis s’amusait, enfin. On le voyait rire, donner des ordres, organiser la traque. En cet instant, loin de tout, des intrigues et des complots, il était le roi et agissait comme tel. Sillery lui-même était impressionné par cette complète métamorphose.

Puis vint le moment attendu.

Épuisée, la bête fit face… et chargea les cavaliers. C’est alors que, sans écouter personne, Hortense de Merville, excitée par le parfum de la mort chargea à son tour armée d’un épieu. Le choc fut terrible, formidable. L’épieu cassa en s’enfonçant dans le monstre aux abois qui poussa un hurlement effroyable. Le cheval de la comtesse se cabra et elle tomba sur le sol.

La bête lui fit face à nouveau ; les flammes de l’enfer brillaient dans les yeux des deux adversaires. Et les autres participants n’osaient bouger, comme pétrifiés, fascinés par ce spectacle cauchemardesque et fantastique. L’animal blessé chargea à nouveau ; l’issue ne faisait cette fois plus de doute.

— Non, Pharamond !


Seul Sillery avait gardé la tête froide. Il avait vu là l’occasion, envoyée par la Providence, de se débarrasser une fois pour toute de Madame de Merville. Hélas, comme il l’avait dit quelques jours auparavant, « Bon sang ne saurait mentir », et celui de Pharamond était généreux. Trop, sans doute… Il lança son cheval entre la comtesse et la bête afin de la freiner, puis il sauta prestement sur le sol et la saisit sans ménagement pour l’amener sur le haut d’un talus.

Pendant ce temps, Luynes – qui avait repris ses esprits – ordonna la charge, et tous se ruèrent sur le sanglier qui, déjà épuisé, ne luttait plus vraiment.

— Merci, Monsieur… murmura Hortense, dans les bras de Pharamond.
— Je m’en serais voulu que périsse sous mes yeux celle qui rendit si heureux les derniers jours de mon pauvre père, Madame, répondit-il avec son sourire le plus innocent.
— Eh bien, Madame, il faut savoir modérer sa fougue, savez vous… annonça le jeune roi en s’avançant vers eux. Vous n’êtes pas blessée ?
— Seulement dans mon orgueil, Sire.
— Alors ce n’est rien : ce genre de blessure guérit plus vite que les autres. Quant à vous, Chevalier, je vous veux à mon service dès que…
— Oui, Majesté ?
— …dès que les temps seront venus, se reprit Louis.


Il est des actes héroïques que l’on fait sans y penser. Il y en a qui parfois mènent au désastre. En mettant Hortense de Merville hors de portée de la bête, Pharamond l’avait saisie d’une manière particulière. Une manière que la comtesse avait reconnue et qui ne lui laissait plus aucun doute sur l’identité de celui qui l’avait tourmentée. Elle venait de reprendre l’avantage. Elle savait que Pharamond savait. Mais lui ignorait qu’il venait d’être percé à jour. Il ignorait que désormais, il était devenu la proie, et que celle qui le chassait ne se contenterait pas de lui enfoncer un épieu dans le cœur.



***************



Ventre à terre roula sur le sol et se remit en garde. Une fois de plus, l’épée mouchetée de Rose n’avait rencontrée que le vide.

— Pas encore assez rapide, Madame ! fanfaronna le nain en riant.
— Rira bien qui rira le dernier… répondit Rose en haletant. Par pitié, cher beau-père, conseillez-moi, que diable !


Dans son fauteuil de jardin, Aldemar riait comme un enfant.

— Ah, chère… Rose… Vous ne vous défendez pas… si mal…
— Pfft… Je ne suis même pas capable de toucher Ventre à terre.
— C’est qu’il… se défend… mieux.
— Mais vous aviez promis de m’enseigner, Aldemar. C’étaient là les termes du contrat.
— Ah ah… Vous me… demandez… de passer… outre l’interdiction… du chevalier.
— Il prétend que l’épée n’est pas affaire de femmes.
— Ce en quoi il a bien raison, ricana Ventre à terre en époussetant la poussière qui le recouvrait.
— Rose… Se battre ainsi… exige d’être prête… à aller… jusqu’au… bout. Seriez-vous… prête à enfoncer… votre lame dans… la gorge… de vos adversaires ? Prête à voir… leur sang se… répandre sur… le sol ?
— Je suis prête à tout pour protéger ma famille. Et actuellement, je suis la seule ici à pouvoir le faire, n’est-il pas vrai ?
— Et moi ? Je compte pour un demi ? répondit Ventre à terre.
— Toi ? Mais dis-moi : malgré toute ta science, tu ne m’as touchée non plus une seule fois depuis le début.
— Bien… vous avez raison… prenez vos épées… tous les deux… Nous allons tout… reprendre depuis… le début… Allons, face à moi…


Les deux escrimeurs se mirent face au comte.

— Bien… En garde… Tierce… Prime… Tierce… Quinte… Fendez-vous ! Reprenons… Tierce… Prime…
— Aldemar, vous vous moquez. Nous connaissons déjà tout cela.
— Vous ne… connaissez rien… Vous vous battez… comme des… enfants. Tierce… Septime… j’ai dit « septime »… Ventre à terre… tu es en sixte… Fendez-vous… Encore… encore…


Pendant deux heures entières, le comte de Merville fit travailler ses deux élèves d’arrache-pied, leur faisant reprendre les bases de l’escrime, leur expliquant quand frapper de taille plutôt que d’estoc, les oppositions, les enveloppements, les ripostes… Il y prenait plaisir, retrouvant une partie de sa jeunesse, et il était subjugué par les dons innés de sa belle-fille qu’il admirait de plus en plus. Et puis surtout, Rose n’avait pas tort : Pharamond absent, qui défendrait efficacement le domaine contre l’appétit des brigands ?


Il fallut à peine une semaine pour que nos deux apprentis deviennent des bretteurs acceptables. Lors du dernier assaut, Rose l’emporta par cinq touches contre deux pour Ventre à terre. Rose, resplendissante, s’adressa alors à son beau-père bien-aimé :

— Alors, Aldemar, qu’en dites-vous ?
— J’en dis que… je suis… dépité, Madame.
— Et pourquoi donc, je vous prie ?
— Parce que… vous êtes morte. Ventre… à terre vous… a touchée… en premier.
— Mais…
— Reprenons tout… depuis le… début, voulez… vous ? Allons… En garde… Tierce… Septime… J’ai dit « septime »… Ventre à terre !


C’est alors qu’un cavalier fit irruption dans la cour du domaine. Il était épuisé, et portait les armes de Monsieur de Sillery. À peine fut-il descendu de sa monture que cette dernière tomba raide morte.

— Veuillez me pardonner, dit l’homme ; des nouvelles urgentes de Paris. C’est le troisième cheval que je crève en trois jours.


Il tendit une lettre à Rose qui s’empressa de la décacheter et de la lire. Elle pâlit soudainement et se trouva mal. On appela Lorène qui apporta les sels afin de lui faire reprendre conscience. Ventre à terre voulut lire la lettre, mais Rose la tenait chiffonnée dans sa main serrée, et il était impossible de la lui prendre. Aldemar comprit qu’un grand malheur était arrivé. Il attendit que sa belle-fille reprenne totalement ses esprits, le cœur battant.

— Qu’est-il arrivé, mon enfant ? demanda-t-il enfin, sans se rendre compte que désormais les mots sortaient sans difficulté de sa bouche.
— Il… il est arrivé malheur à… Pharamond.
— Est-il… mort ?
— Nul ne sait… Il a disparu. Sillery pense qu’il est entre les mains de la comtesse de Merville.
— Mais pourquoi ? demanda Ventre à terre.
— Tout est ma faute, répondit Aldemar. Rose, il va me falloir vous révéler un lourd secret. Non, reste, Ventre à terre. Si mon fils est encore en vie, il aura également besoin de toi. Rose, ma chère Rose… Vous rappelez-vous l’autre soir, lorsque Monsieur de Sillery a évoqué l’histoire du cavalier noir ?
— Oui, je me souviens. Quel est le rapport avec le malheur qui frappe mon tendre mari ?
— J’étais le cavalier noir… et Pharamond l’est devenu à son tour.
— Mon Dieu… Alors c’est de lui que la comtesse veut se venger.
— Oui mon enfant ; et je crains que cette femme diabolique n’ait tout découvert.
— Mais alors, qu’allons nous faire ?
— Lui prouver qu’elle a tort.
— Comment cela ?
— Pharamond ne peut pas être le cavalier noir, puisque le cavalier noir… c’est vous, désormais.
— Moi ?
— C’est évident ! répondit Ventre à terre, une flamme brillant au fond de son regard perçant.

_________________
"La morale ça n'existe qu'en nous échappant."


Friedrich Nietzsche
Revenir en haut Aller en bas
Dark Lord

avatar

Messages : 69
Date d'inscription : 11/01/2016

MessageSujet: Re: La légende du cavalier noir   18/1/2016, 02:23

Chapitre 6



Dans les griffes du démon




Que s’était-il donc passé le soir du seize avril au retour de la chasse ? Prévenons d’emblée les lecteurs sensibles et peu habitués à la violence et à la perversité sous toutes ses formes que ce qui va suivre risque de les effrayer. Seuls les voyeurs et les esprits sadiques se délecteront sans doute des lignes que nous allons écrire. Nous précisons que nous les écrivons uniquement par souci d’établir ici un compte-rendu fidèle des faits, et que nous n’éprouvons (que serions-nous, sinon ?) aucune jouissance quelconque à cela.


Ce soir-là, donc, Pharamond se rendit chez Nicolas Brulart de Sillery pour dîner copieusement, tant la chasse leur avait ouvert l’appétit. Ils devisèrent gaiement, heureux d’avoir décelé chez leur jeune souverain une volonté de fer et un sens politique avisé que son jeune âge et la douceur de ses traits ne pouvaient laisser soupçonner à un regard distrait. Ils évoquèrent également l’attitude de Pharamond envers la comtesse durant la chasse.

— Vous vous êtes comporté comme un chevalier français à la bataille de Crécy, Pharamond : fier, héroïque et orgueilleux… pour finalement courir au désastre.
— Rien ne permet d’affirmer que cette femme est notre ennemie dans l’affaire qui nous concerne, Nicolas.
— Cette femme est le Diable ; vous l’avez constaté par vous-même. Et quelles que soient les difficultés qui nous attendent, nous n’avons pas besoin du Diable comme allié.
— Vous l’auriez donc laissé mourir ?
— Oui. Et personne n’aurait rien pu reprocher à qui que ce soit. Elle avait pris des risques insensés ; elle en aurait payé le prix sans votre intervention.
— Considérez quand même la chose sous un autre angle : n’est-elle pas un formidable atout en faveur de notre conspiration ? Vous savez comme moi qu’elle a le pouvoir de faire changer de camp n’importe qui.
— Elle reste un danger quel que soit le camp dans lequel elle se trouve. Hormis le fait qu’elle peut trahir si le vent devait tourner, elle est actuellement entièrement maîtresse de l’âme de Luynes qu’elle a subjugué ; en moins de deux heures, m’a-t-on dit.
— Tiens donc…
— Savez-vous qu’elle loge actuellement dans un hôtel particulier, rue des Saints-Pères, qu’il a fait mettre à sa disposition ?
— Diable !
— « Diablesse » serait plus juste.
— Bah… Malgré toutes ses manigances, le plan échafaudé ne rencontrera aucun problème majeur. Concini est seul, et ses laquais ne sont pas des hommes d’action : il n’a aucune chance d’en réchapper.
— Dieu vous entende, Pharamond…


Lorsque Pharamond rentra chez lui, la nuit était noire et les rues de Paris désertes, éclairées à peine par une timide demi-lune. Alors qu’il se trouvait au milieu de la rue du Chat-Hurlant, il entendit des pas derrière lui qui le firent se retourner. Deux hommes qu’il identifia comme des tire-laine à leur démarche tentaient d’arriver à sa hauteur. Il accéléra le pas, mais trois autres débouchèrent du coin de la rue en face de lui. Instinctivement, il se mit dos contre un mur, tira son épée et les laissa approcher en calmant sa respiration.

— Ah ça, Messieurs ! Aimez-vous donc si peu la vie pour vous en prendre à ma personne ?
— Ne faites pas tant d’histoires, Chevalier ; nous n’en voulons ni à votre vie, ni à votre bourse. Donnez-nous votre épée, et veuillez nous suivre… s’il vous plaît.
— Hum… Vous voilà bien polis pour des spadassins, et vous connaissez mon titre… Allons, nommez-vous.
— Ne rendez pas les choses difficiles, Monsieur. Nous avons ordre de ne pas attenter à votre vie.
— Ce qui me confère sur vous un indéniable avantage, Messieurs, car je n’aurai quant à moi pas de ces pruderies. Votre maître vous envoie donc à la mort sans sourciller… Quel homme détestable !


Trois des hommes se jetèrent ensemble sur Pharamond qui se fendit, blessant le premier à la cuisse. Le second reçut la garde de son épée en pleine face ; on entendit les os de son nez se briser. Le troisième eut droit à un coup de tête qui le mit hors de combat. Les deux autres se décidèrent alors à tirer l’épée.

— Ah, je préfère ça, Messieurs ; vous pouvez donc vous défendre désormais. Mais le combat reste par trop inégal, puisque vous n’êtes plus que deux.


Le combat s’engagea, inégal en effet. Les bandits se battaient mal, plus habitués on le voyait à s’attaquer à des bourgeois sans défense qu’à des guerriers confirmés. Pharamond eut tôt fait de blesser le premier à l’épaule, et s’apprêtait à en terminer au plus vite avec le dernier lorsqu’il reçut un violent coup sur le sommet du crâne. Sa vue se voila, sa tête se mit à tourner, et il s’écroula sur le sol sans connaissance.

L’ombre qui s’était glissée derrière lui et avait assené le coup fatal ordonna :

— Et maintenant, emmenez-le où vous savez.
— Bien, Madame la Comtesse, répondit le dernier homme valide de l’embuscade.




***************




Lorsqu’il reprit connaissance, Pharamond était nu, debout, les poignets et les chevilles attachés à de très courtes chaînes scellées à même le mur se trouvant à droite d’un grand lit à baldaquin. La chambre dans laquelle il se trouvait était entièrement tapissée de rouge, éclairée par quelques bougies qui ne donnaient qu’une lumière bien superficielle, et elle était meublée avec un goût certain pour les belles choses. Il constata que le crucifix que l’on trouvait habituellement au-dessus du lit avait disparu, remplacé par une étoile à cinq branches sur laquelle était dessinée la tête du Baphomet.


Hortense de Merville fit alors son apparition. Elle entra, plus sublime que jamais, ses cheveux blonds descendant jusqu’à ses fines épaules, enveloppée dans une chemise de gaze blanche et transparente qui ne cachait rien de son corps infiniment parfait. Elle souriait étrangement, d’un sourire presque angélique que ses magnifiques yeux bleus rendaient inquiétant, tant l’éclat de son regard était dur et glacé.

— Nous nous retrouvons enfin, Chevalier… Vous avez l’air contrarié.
— C’est que, Madame, il me semble que je vous rencontre trop souvent à mon goût.
— Vous n’êtes guère galant. Et vous êtes bien le seul à user avec moi d’un tel langage. Mais cela vous passera bientôt.
— Cela m’étonnerait fort, Comtesse. Je sais trop bien qui vous êtes.
— Tu ne sais rien, imbécile ! Ou si peu de choses encore… Contrairement à moi qui n’ai pas mis longtemps à comprendre qui tu étais, cavalier noir.
— C’est donc ça… Et comment as-tu fait, sorcière ? La boule de cristal, les entrailles d’un serpent ?
— Je n’ai pas besoin de ces tours idiots, Pharamond. Et je ne suis pas une sorcière ; du moins pas au sens où les pauvres esprits comme toi l’entendent. Je ne pratique aucune magie, qu’elle soit noire ou blanche. JE SUIS la magie.
— Dites plutôt « la sorcellerie » !
— Si tu préfères… Tu regardes le Baphomet ? Oui, tu as raison : il y a un lien avec ce que je suis. Et comme bientôt tu m’appartiendras…
— Vous vous faites de ces idées, Madame.
— Tu m’appartiens déjà, Pharamond, depuis que j’en ai décidé, lors de notre toute première rencontre.
— Ah-ah-ah ! Si tu crois que je renoncerai à ma tendre Rose pour ton âme à l’épouvantable noirceur, tu te fais des illusions.
— Tu m’appartiens, que tu le veuilles ou non. Pourquoi donc m’as-tu sauvé la vie hier, selon toi ?
— Par pitié… autant que par faiblesse.
— Par faiblesse ? Oui, tu as parfaitement raison sur ce point. Parce que sans que tu le saches, des liens secrets mais invincibles ont déjà enchaîné ton âme à la mienne. Parce que la noirceur de mon âme, comme tu dis, te fascine à un point dont tu n’as pas encore conscience. Il est temps pour toi de connaître mon histoire.
— Parles donc, sorcière !
— Oui, Pharamond, je vais parler ; et tu vas m’écouter. Et ensuite je ferai de toi mon esclave. Pour l’éternité.
— Toujours cette même outrecuidance pathétique…
— Toujours cette même arrogance inutile… Alors écoute bien ce qui va suivre. Je suis née il y a juste un peu plus de quarante ans, dans un château hongrois dont tu n’as jamais entendu parler. Ma mère était une très belle femme qui avait décidé de percer les secrets de la jeunesse éternelle. Elle s’appelait Élisabeth Báthory. Ah, tu viens de frémir : je vois que ce nom ne t’est pas inconnu…
— Cette femme était un monstre. Elle a été jugée et condamnée à mort pour avoir enlevé, torturé et tué des centaines de jeunes filles innocentes.
— Cela suffit ! La vie de ces pauvres souillons n’avait aucune espèce d’importance. Ma mère était sur le point de percer le secret le plus important de toute l’histoire de l’humanité, mais l’imbécillité des hommes l’en a empêchée.
— On l’a juste empêchée de commettre d’autres crimes odieux.
— Tais-toi donc ! Elle fut arrêtée en 1610, il y a à peine sept ans. Mais elle a pu auparavant organiser une dernière cérémonie au cours de laquelle le Baphomet fut invoqué. Et ce qu’elle avait recherché pendant tant d’années, elle me l’a légué. Je possède tout, Pharamond : la jeunesse éternelle, le pouvoir de soumettre qui je veux, quand je le veux. Et la seule condition à cela, c’est que je cause un maximum de souffrances autour de moi afin que le Baphomet puisse s’en repaître. Tu vois, ce n’est pas si difficile à comprendre…
— Ah oui ? Tu jouis de la souffrance des innocents, et ce n’est pas si difficile à comprendre ?
— Mon pauvre Pharamond… Le monde entier repose sur l’injustice et la souffrance des faibles. Tu t’es trop imprégné des valeurs chevaleresques, inventées par les moines afin de conserver leur pouvoir sur les puissants sans avoir à porter les armes. Mais dans la vie réelle, Pharamond, les méchants gagnent, et les gentils succombent… en priant Dieu bien fort de les accueillir dans son paradis qui n’existe pas. Ah-ah-ah !
— Eh bien, ne m’en veux pas, mais je préfère un paradis qui n’existe pas à l’enfer sur lequel tu prétends vouloir régner.
— Oh… Voyons, Pharamond… Tu ne diras plus cela très longtemps. D’autant plus que j’ai quelque chose de formidable à t’offrir.


Hortense de Merville s’approcha du chevalier et commença à faire glisser doucement la pointe de ses ongles sur ses épaules, sur ses bras et sur son torse, tout en faisant mine d’ignorer ses frémissements.

— Tu vois : je commence à peine à jouer avec toi, et tu as déjà du mal à te contrôler.
— Arrière, démon !
— Sais-tu à quel point tu ne peux rien contre moi ? Le jour où tu m’as attachée puis fouettée dans la chambre de ton père, te le rappelles-tu ?
— Évidemment : cela fait partie de mes meilleurs souvenirs.
— Tant mieux, Chevalier… Figure-toi que cela fait également partie des miens. Tu as voulu me punir ? Je veux que tu saches que ce jour-là, tu m’as fait jouir. Jouir comme jamais…
— Tu es complètement folle !
— Que non pas… Tu m’as fait découvrir un nouveau plaisir que je ne connaissais pas. Et je paie toujours mes dettes. C’est pourquoi j’ai décidé que je ne te tuerais pas. Tu deviendras mon esclave, et je te ferai découvrir également le plaisir qu’il y a à se soumettre totalement et à implorer pour revoir des coups.
— Folle à lier… Écarte-toi, putain !
— Allons… Je parle de te torturer, et tu bandes déjà comme un taureau simplement sous la caresse de mes ongles. Tu ne peux pas résister. Soumets-toi, Pharamond.
— C’est mon corps qui réagit, mais mon âme est à Rose.
— Ton âme est à moi ! Tu vois mes lèvres qui s’approchent si près des tiennes… Tu sens mon souffle… Tu sens la chaleur de mon corps près du tien… Soumets-toi, Pharamond, et tu auras tout cela. Regarde… Sens la douceur de mes mains qui caressent tes bourses… qui caressent ton sexe… Ton corps vibre… Tu en as envie… Envie d’être en moi… Envie de m’appartenir…
— S’il vous plaît, Hortense…
— Maîtresse !
— Arrêtez, je vous en prie…
— Je n’arrêterai pas tant que tu n’auras pas avoué le désir qui t’étreint.
— Hort… Maîtresse…
— Tu as envie de moi, n’est-ce pas ?
— …
— Dis-le, esclave !
— J’ai… envie… de vous.


Hortense de Merville cessa d’un coup ses caresses.

— Bien… Tu vois, ça n’est pas si difficile. Mais tu ne me mérites pas encore.
— Que voulez-vous ?
— Que tu m’implores.
— Je vous en supplie, Madame…
— Maîtresse !
— Je vous en supplie, Maîtresse, laissez-moi vous faire l’amour…
— Oh non… Ce n’est pas cela que tu dois implorer, esclave. Avant de pouvoir me posséder – si l’on peut dire – tu dois m’implorer de recevoir… le fouet !
— Quoi ? Que voulez-vous dire ?
— Que je vais te rendre fou de désir, Pharamond. Fou au point que tu accepteras tout de ma part : les coups, les humiliations, les dégradations. Tu te parjureras, tu trahiras les tiens, tu renieras ton nom juste pour avoir le droit de ramper à mes pieds.
— Jamais, tenta faiblement Pharamond une dernière fois.


La diabolique comtesse saisit à nouveau le sexe de son prisonnier avec douceur.

— Jamais, dis-tu… Pauvre défense : tu es déjà mon esclave ! Ne sois pas triste ; tu l’étais depuis toujours. La seule différence, aujourd’hui, c’est que tu viens d’en prendre conscience.


Et Pharamond, les yeux perdus dans ceux de celle qui savait si bien le tourmenter, comprit qu’il était perdu.




***************




Dix heures venaient de sonner à l’horloge du Louvre lorsque Concini surgit à pied dans la cour afin de rendre visite au roi. Il se vit immédiatement entouré d’hommes en armes, et le baron de Vitry lui signifia son arrestation. On raconte qu’alors Concini mit la main à la garde de son épée. On raconte qu’alors cinq coups de feu retentirent en même temps et qu’il mourut foudroyé. On raconte toujours beaucoup de choses, et parfois certaines de ces choses ne manquent pas de paraître suspectes. Concini, tirer son épée… La chose est incroyable. On l’imagine plutôt tremblant de peur, livide, implorant qu’on l’épargne. D’autant plus que nous savons, initiés que nous sommes, que son exécution était prévue. Mais gardons-nous de remettre en cause la version officielle et de prendre le risque d’entacher si peu que ce soit les débuts du règne de celui qu’on appellerait un jour (Pharamond ne s’y était pas trompé) Louis-le-Juste.


À la même heure exactement, le roi accompagné de Luynes et de Brulart de Sillery pénétra dans les appartements de la reine mère sans se faire annoncer. Cette dernière s’en offusqua :

— Louis ! Que vous prend-il ? Est-ce ainsi qu’on pénètre chez la reine ?
— Vous n’êtes plus la reine, Madame, depuis que je suis le roi. Et je viens vous informer de décisions importantes.
— Vous partez à la chasse ?
— Je viens de nommer Monsieur de Luynes à la place de Concini.
— Mais vous délirez, mon enfant ! Le maréchal d’Ancre…
— … est aux arrêts, Madame.


À ce moment, les coups de feu éclatèrent dans la cour. Louis se pencha vers la fenêtre et corrigea :

— … est mort, Madame.
— Louis, qu’êtes-vous donc en train de faire ?
— Je fais le roi, Madame. Et je vous prie désormais de ne plus faire la reine.
— Mais que ferai-je…
— Mon père vous a fait des enfants, Madame. Soyez donc pour eux ce que vous ne fûtes pas pour moi : soyez une mère.


L’affaire avait donc été rondement menée, et tout s’était passé selon les plans que le chevalier de Merville avait inspirés à monsieur de Luynes. Le soir même, un dîner fut organisé chez ce dernier. Hortense de Merville y régnait quasiment, en tant que favorite du nouveau Premier ministre. Sillery décida de confondre la comtesse et la prit à part.

— Madame, cela fait dix jours entiers que je suis sans nouvelles du chevalier. J’ai appris que vous saviez où il se trouvait, bluffa-t-il.
— En effet, je le sais.
— Que ne le disiez-vous alors…
— Ce sont des affaires « de famille », Monsieur. J’ignorais que vous fussiez si proches.
— Nous le sommes. Et je n’accepterai pas que quiconque lui fasse le moindre mal.
— Hélas, vous ne pouvez pas grand-chose en ce qui concerne le mal qui le ronge. Il a reçu une lettre l’informant de la disparition subite de sa femme. Et il est immédiatement retourné sur ses terres.
— Sans même m’en informer ?
— Comment l’auriez-vous jugé ? Abandonner le service du roi et les affaires de l’État pour des affaires personnelles… certains pourraient y voir comme une forme de trahison.


Sillery regarda la comtesse au fond des yeux, avec toute son expérience de vieux diplomate. Il n’y lut qu’une immense, une profonde sincérité, et beaucoup de peine. Ainsi fut-il convaincu.




***************




Cette même nuit, deux silhouettes entièrement vêtues de noir et accompagnées de trois chevaux se rangèrent sans bruit à deux pas de l’hôtel particulier que le duc de Luynes avait prêté à la comtesse de Merville.

— Garde les chevaux, Ventre-à-terre, et tiens-toi prêt. Si tout va bien, nous sortirons par cette fenêtre du premier étage. Reste bien sur tes gardes, et ouvre l’œil.
— Vous aussi, Madame… Soyez d’une infinie prudence.
— J’ai un gros avantage, Ventre-à-terre : je suis une femme… et je connais les tours de celles de mon sexe.
— Mais ceux qui montent la garde sont des hommes, Madame.
— Et je connais par cœur leurs faiblesses également, répondit Rose en riant.


Rose n’eut aucun mal à escalader le mur et à monter sur le toit de l’hôtel. Puis elle attacha prudemment une corde solide à la cheminée et commença à descendre jusqu’à la fenêtre qu’elle avait indiquée à son complice. Arrivée là, elle entreprit d’ouvrir à l’aide d’une longue tige de fer qu’elle introduisit entre les interstices de la fermeture, et eut bientôt fait de la déverrouiller. La fenêtre ouverte, elle entra alors sans bruit, aussi silencieuse qu’un félin. Elle s’engagea dans un petit couloir au bout duquel se trouvait la chambre de la comtesse. Devant la porte, un garde somnolait, assis sur une chaise inconfortable.

En un bond, elle fut sur lui, l’empêcha de crier en posant fermement sa main gantée sur sa bouche et lui enfonça son poignard dans la gorge. Le sang gicla abondamment, et l’homme trépassa en à peine quelques secondes. Puis elle s’introduisit sans bruit dans la chambre.


Malgré l’heure avancée de la nuit, et bien que tout le monde semblât dormir profondément, les bougies continuaient d’éclairer la chambre rouge d’Hortense de Merville. Rose scruta la pièce et eut soudain du mal à étouffer un cri : au pied du grand lit à baldaquin, recouvert d’une couverture sale, ensanglantée et trop courte pour lui – ce qui l’obligeait à se tenir recroquevillé à même le sol – se trouvait le corps de Pharamond endormi. Rose s’avança vers lui sans le moindre bruit et entreprit de le réveiller doucement.

— Pharamond, mon amour, chuchota-t-elle, tout est terminé, je suis là.
— Rose, ma Rose… Je t’en supplie, va-t-en !
— Oui, nous allons partir. Tous les deux, mon amour.
— Non… Nous ne pourrons pas. Fuis, ma Rose, il en est encore temps. Tu ne peux plus rien pour moi.
— Cessez de dire des âneries, Monsieur mon mari. Ventre-à-terre et trois chevaux rapides sont en bas, qui nous attendent. Allez, debout !
— Mais, le garde devant la porte…
— Mort. Allons, laisse-moi te retirer ces chaînes.
— Les clefs sont sur la table de nuit. Prends garde à ne pas réveiller le démon qui dort à côté, ou nous sommes perdus.
— Si elle bouge, je la tue, crois-moi ; favorite du Premier ministre ou pas.


Rose s’empara prestement des clefs et délivra son mari.

— Allons, debout Chevalier.


Ils avaient presque atteint la porte de la chambre lorsqu’un rire cruel et sonore les fit se retourner.

— Ah-ah-ah… Où donc croyez-vous aller comme ça ?
— Cela suffit, Madame ! répondit Rose, rouge de colère. Ne me forcez pas à vous tuer.
— Me tuer ? Mais c’est toi qui vas mourir, très bientôt. Comme tous ceux qui osent essayer de dérober ce qui m’appartient.
— Je ne vous ai rien dérobé : je suis venue délivrer mon mari.
— Le délivrer, vraiment ?


D’un geste brusque, Hortense ôta ses draps et apparut totalement nue devant nos deux héros.

— Pharamond ne sortira pas d’ici, Rose. Pour la bonne et simple raison qu’il m’appartient.
— Pharamond n’appartient qu’à lui-même, espèce de folle.
— Ah oui… Nous allons bien voir. Au pied, esclave !


Pharamond était comme pétrifié. Il regardait la comtesse, comme totalement hypnotisé.

— J’ai dit « au pied ». Allez, dépêche-toi !
— Viens mon amour, sortons d’ici. Laissons cette folle en plein délire…


En proie à mille-et-un tourments, Pharamond ne pouvait détacher ses yeux du corps parfait de la comtesse. Il voulait fuir, mais cela lui devenait de plus en plus impossible à chaque nouvelle seconde qui passait.

— Regarde, esclave. Oui, regarde : j’ai quelque chose dont tu rêves depuis des jours, là… entre mes cuisses…
— Pharamond… Je t’en prie mon amour, reprends tes esprits ; nous n’avons guère le temps.
— Approche, esclave. Viens lécher la chatte de ta Maîtresse : elle est pour toi, ce soir… Allons, viens !


Pharamond commença à avancer vers le lit maléfique, comme un animal obéissant. Rose l’agrippa alors de toutes ses forces par le bras.

— Pharamond, je t’en supplie… Ne fais pas ça !
— Dépêche-toi, esclave. Débarrasse-toi de cette traînée et viens me lécher immédiatement !


Pharamond repoussa alors violemment la pauvre Rose et se précipita entre les cuisses de la comtesse qu’il commença à honorer comme l’ordre lui en avait été donné. Rose alors se releva en pleurant. Elle se décida enfin à faire ce qu’elle aurait dû faire depuis le début : elle sortit son épée.

— Qu’as-tu fais, démon !
— Je t’avais prévenue, répondit Hortense de Merville triomphante. Tu n’avais aucune chance. Gardes !


Une dizaine d’hommes pénétrèrent alors dans la pièce, ne laissant aucune chance à la pauvre enfant qui se retrouva alors les mains attachées dans le dos à son tour.

— Vous ne pouvez pas l’emporter, siffla Rose entre ses dents. Je ne suis pas seule ; beaucoup vous ont démasquée.
— Ah-ah-ah… Tu veux parler ce pauvre nain qui attendait en bas qu’on l’exécute ?
— Quoi ? Que dites-vous ?
— Montre-lui, Samson.


Un des gardes exhiba alors en ricanant la tête du pauvre Ventre-à-terre qu’il tenait par les cheveux.

— NON !
— Eh si… Et maintenant, emportez cette traînée hors de ma vue. Faites-en ce que bon vous semble, Messieurs : ce sera votre récompense. Ensuite, jetez-la dans une oubliette ; je ne veux plus entendre parler d’elle.


Rose poussa alors un cri ultime :

— PHARAMOND, JE T’EN SUPPLIE… AU SECOURS… SAUVE-MOI !


Pharamond releva la tête un instant. Ses yeux rencontrèrent le regard bleu et triomphant de sa Maîtresse.

— Lèche, esclave… Fais-moi jouir !


Il obéit docilement, totalement subjugué, incapable désormais de résister en quoi que ce soit aux volontés de madame la comtesse Hortense de Merville.




__________________________




ÉPILOGUE



Cette triste et douloureuse histoire paraîtra bien cruelle au lecteur habitué aux aventures qui se terminent bien. Mais nous avons fait ici œuvre de chroniqueur de l’Histoire ; et les archives que nous avons entre nos mains, hélas, ne laissent aucun doute sur la réalité des faits que nous avons conté.


Quelques jours après ces événements, le malheur devait s’abattre une nouvelle fois sur la famille de Merville : des pillards s’en prirent au domaine du chevalier, qui fut brûlé entièrement, et ses gens massacrés. Les assassins s’acharnèrent, paraît-il, particulièrement sur le vieux comte que l’on découvrit avec plus de vingt blessures non mortelles sur le corps, et qui mourut lentement en se vidant de son sang.


Charles d’Albert, duc de Luynes, dirigea les affaires du pays jusqu’à sa mort en 1621, après avoir mis la main sur le trésor de Concini qui disparut. On devinera facilement le nom de celle qui en profita. Il mena une politique désastreuse pour le pays, mais s’enrichit considérablement. Sans doute était-il bien conseillé sur ce point… Hélas, une grande partie de sa fortune ne fut jamais transmise à ses propres héritiers.


Nicolas Brulart de Sillery continua de mener une vie honorable au service de l’État jusqu’à l’arrivée de Richelieu. Il fut très affecté en apprenant les malheurs qui frappèrent la famille de Merville, mais fut réconforté par la conduite irréprochable, à ses yeux, de la comtesse qu’il se voulut secrètement d’avoir si mal jugée.


Il est un fait, hélas permanent lorsque l’on scrute avec attention les réalités de l’Histoire : c’est que les esprits pervers l’emportent le plus souvent sur les cœurs emplis de pureté, qui se consolent dans l’espoir d’un Paradis qui n’existe pas.


Un dernier mot utile, concernant la comtesse de Merville.


Après la mort de Luynes, elle retourna sur ses terres. On raconte que bien des choses étranges eurent alors lieu. On relate qu’un nombre important de jeunes femmes disparurent à jamais, enlevées dit-on par un cavalier noir dont personne ne connut jamais l’identité secrète. On dit que les dix années qui suivirent furent pour la population des années d’effroyable terreur.

Et puis, sans que l’on sache vraiment ce qui s’était passé, Hortense de Merville, dont chacun assure que la beauté ne fut jamais altérée, disparut à son tour. Et la province retrouva peu à peu la paix et la sérénité.


Jusqu’à ce qu’il y a environ deux mois, je ne sus rien moi-même de l’affreuse histoire de la famille de Merville. Et puis je reçus par le biais d’Internet, sur une messagerie dont je n’usais qu’avec d’immenses précautions afin de vérifier certaines recherches historiques, les documents qui m’ont permis de raconter ce qui précède. La personne qui me les a envoyés signe ses mails du nom d’Hortense Báthory, comtesse de Merville. Elle m’a transmis quelques photos de sa personne, et je dois avouer qu’elle est d’une incomparable beauté. Supercherie, délire mégalomaniaque ? Sans doute… mais je veux vérifier par moi-même ; je veux connaître la vérité.


J’ai rendez-vous avec elle demain soir. Dans un hôtel particulier, rue des Saints-Pères, au cœur de la capitale.

Et… je ne crois pas au Diable.




Pierre Siorac – Herblay, le 22 juin 2015

_________________
"La morale ça n'existe qu'en nous échappant."


Friedrich Nietzsche
Revenir en haut Aller en bas
Dark Lord

avatar

Messages : 69
Date d'inscription : 11/01/2016

MessageSujet: Re: La légende du cavalier noir   18/1/2016, 02:25

LE DIABLE A PARFOIS DE SI BEAUX YEUX
( Apocryphe à la Légende du Cavalier noir )


Certains lecteurs m’ont écrit – quelques-uns par angoisse, d’autres par pure curiosité – afin de connaître la manière dont s’était déroulée la soirée que j’évoquais à la fin de mon dernier récit, Le cavalier noir. Cette histoire racontait le pourquoi de la disparition de la famille de Merville au XVIIème siècle, et la manière dont elle fut anéantie par la simple volonté de la dernière descendante de la comtesse Elizabeth Báthory.


J’y expliquais en outre, dans l’épilogue, la façon dont les documents nécessaires à la rédaction de cette effroyable aventure m’étaient parvenus sur ma boîte mail, envoyés par une mystérieuse femme se faisant appeler Hortense Báthory, comtesse de Merville, dont la beauté était indéniable, si j’en croyais les photos qu’elle avait jointes à ses envois. Elle me donnait rendez-vous rue des Saints-Pères, en plein cœur de Paris, le 22 juin dernier, et j’avais conclu en expliquant que ne croyant pas au Diable, mais plutôt à une supercherie ou une de ces impostures trop courantes – hélas – dans le petit monde des chercheurs en histoires et légendes de toutes sortes, je m’y rendrais afin de percer les mystères de cette troublante personne.


Je n’ai pas l’habitude de raconter ma vie, dont je dois confesser que, comparée à celles des fantômes de l’Histoire, l’intérêt est d’une sinistre banalité. Mais banale, cette soirée ne le fut pas ; et somme toute, il est probable que – outre le fait que j’y ai survécu – elle pourra intéresser quelques lecteurs curieux (comme je l’étais) d’aller jusqu’au bout de cette étrange légende…



_________________________




Ce soir-là donc, je descendis à la station de métro « Saint-Germain-des-Prés », puis je remontai la rue, passant devant les célèbres « Deux-Magots » pour arriver quelques mètres plus loin dans la rue de mon rendez-vous. Je trouvai le numéro sans difficulté et sonnai à l’interphone. Une voix masculine qui devait être celle d’un gardien ou d’un domestique me répondit. Je me nommai et l’on m’ouvrit la porte.


Je traversai une petite cour donnant sur un superbe jardin fleuri de roses et de lilas blancs. Pour la plupart des banlieusards et des touristes, Paris n’est plus qu’une ville de lumières au béton omniprésent et à la modernité tapageuse et vulgaire. Mais les initiés et les vrais amoureux de cette ville savent qu’elle recèle encore, au sein des hôtels particuliers, hélas (ou peut-être heureusement, qui sait) bien des trésors inaccessibles à la plupart des gens.


Un peu partout dans ce jardin étaient disposées d’étranges statues de pierre représentant des gargouilles, des dragons, et toutes sortes de créatures merveilleuses et fantastiques. Ce mélange de fleurs magnifiques et d’œuvres plus ou moins gothiques créait une atmosphère à la fois envoûtante et inquiétante. L’ancienneté de cette décoration et son parfait entretien me firent cependant penser qu’il ne s’agissait nullement d’une mise en scène destinée à m’impressionner, mais d’un mode de vie, d’un « art de vivre » voulu et assumé par les propriétaires des lieux.


Au bout de l’allée, j’aperçus un majordome tout habillé de blanc. Je m’approchai de lui et me présentai à nouveau. Il me fit signe de le suivre et m’introduisit dans un vestibule aux murs entièrement blancs qui lui aurait donné une apparence monacale, sans les gargouilles et autres statues de diablotins qui décoraient la pièce. J’entendis bientôt des bruits de talons résonnant sur le marbre du sol, et une femme infiniment belle, plus belle encore que sur les photos, apparut. Blonde, les cheveux descendant jusqu’aux épaules, des yeux bleus absolument limpides qu’un discret maquillage mettait magnifiquement en valeur, une peau très blanche, et un corps plutôt gracile mais aux formes parfaites que l’on devinait d’une vigueur assez inhabituelle chez ce genre de créature. Elle me tendit une main fine et délicate à baiser, ce que je fis maladroitement il faut dire, peu rompu à ce genre d’exercice que d’aucuns trouveront snob ou désuet, mais qui conserve dans de telles circonstances un charme délicieux.

— Hortense Báthory, comtesse de Merville, se présenta-t-elle.
— Pierre Siorac, écrivain, historien à ses heures, et déjà votre serviteur.
— Je n’en doute pas, Monsieur Siorac. Allons, suivez-moi dans la salle à manger.


Il va sans dire que le repas fut à la hauteur de la magie des lieux et de la splendeur de mon hôtesse. Mais je passe volontiers ces détails au lecteur, qui bien entendu s’intéresse plus au contenu de la conversation qui suivit qu’au festival de saveurs culinaires dont mon palais fut l’heureux bénéficiaire.

— J’ai beaucoup aimé, Monsieur Siorac, la manière dont vous avez raconté mon histoire.
— Ainsi, malgré les quatre cents ans qui nous séparent de ces événements, vous affirmez être la femme diabolique qui mit fin aux jours de la famille de Merville…
— Oui. Et je sais que vous ne me croyez pas.
— Vous m’avouerez que cela semble pour le moins assez incroyable !
— Non, Monsieur Siorac ; ce n’est pas incroyable : c’est affligeant, hélas. Si vous aviez affirmé à Louis XIII qu’un jour nous enverrions des satellites autour de la Terre, il ne vous aurait pas cru.
— Allons, Madame, vous ne pouvez comparer les évolutions de la science à travers les siècles et les rituels de magie noire qui font rire aujourd’hui même les enfants.
— La magie est une science comme une autre, Monsieur Siorac. À la différence qu’elle confère une puissance illimitée à ceux qui la possèdent. Il vaut mieux alors en effet que les âmes simples ne la prennent pas trop au sérieux. Mais je suis surprise qu’un homme tel que vous…
— Je ne crois ni à Dieu, ni à Diable, ni à la magie, à la sorcellerie et toutes ces billevesées ; mais qui sait… Faites apparaître un chat noir, ici, sur la table, et peut-être étudierai-je la question à nouveau.
— Vous voilà donc comme le roi Hérode demandant au Christ de se fendre d’un « petit miracle ».
— Sauf que vous n’êtes pas le Christ, Madame. Comme je ne suis pas Hérode.


Nous arrivions à la fin du repas. Elle se leva et planta son regard fascinant dans le mien.

— Eh bien, Monsieur Siorac, permettez-moi d’user d’autres arguments afin de vous convaincre. Veuillez me suivre, s’il vous plaît.


Je dois bien avouer que le magnétisme de ses yeux m’avait troublé un court instant. Mais des années de théâtre ainsi qu’une pratique assidue de la méditation chán me permirent de ne rien laisser paraître et de garder le contrôle de moi-même.

— Je vais commencer par vous faire visiter ma demeure, et vous pourrez constater que les détails que je vous ai fournis sont bel et bien réels.


Nous entrâmes dans la chambre.

— Voici la pièce où s’est déroulé le dernier acte de votre histoire. Elle est bien telle que décrite, n’est-ce pas ?
— Certes ; vous m’aviez envoyé des photos de bonne qualité.
— Voici l’endroit exact où était enchaîné Pharamond de Merville. L’endroit où il finit par succomber à la tentation. Les chaînes sont encore scellées au mur.
— Hum… Depuis quatre cents ans, je présume que la décoration a été refaite plusieurs fois.
— La pièce a été restaurée, évidemment, mais tout est d’époque.
— Je doute, hélas, que nous puissions effectuer les prélèvements d’ADN nécessaires.


Elle ouvrit alors une armoire et en sortit un coffret de bois assez gros, fermé par un cadenas. Elle l’ouvrit et en extirpa… une tête de nain, parfaitement conservée, dont l’expression qui avait figé les traits dans ses derniers instants était bel et bien une expression de terreur. Malgré ma répulsion, je conservai mon calme et continuai d’une voix égale et ferme :

— Ventre-à-terre, je présume…
— Oui : le nain Ventre-à-terre qui a sottement accompagné Rose de Merville afin de délivrer son maître.
— Hélas, Madame, la tête est trop bien conservée pour dater de quatre cents ans.
— Prenez donc quelques cheveux de cette pauvre créature ; ils ne lui manqueront pas, et faites-les expertiser.
— Pourquoi pas, après tout…
— Suivez-moi.


Nous descendîmes alors au sous-sol de l’hôtel particulier. Nous débouchâmes dans une splendide cave à vin totalement impropre à inspirer la terreur, si ce n’est aux buveurs d’eau et aux intégristes de la sécurité routière. La « comtesse » tourna une des bouteilles, et une porte secrète s’ouvrit, donnant sur un nouvel escalier que nous descendîmes également.

— Les cachots et les oubliettes, Monsieur Siorac.
— Fascinant, je l’admets. Mais cela ne prouve toujours rien.
— Regardez donc au fond de celle-ci…


Je regardai et vis avec effroi les os disloqués d’un squelette. L’existence de ce genre d’endroit est aujourd’hui connue de tous et inspire rarement la peur dans la mesure où nous avons coutume de penser qu’il s’agit de pratiques révolues depuis des siècles. Mais être face à la réalité, contempler les restes d’une des victimes de ces temps impitoyables, cela est différent.

— Hum… Et que dois-je en penser ?
— Il s’agit des restes de Rose de Merville, Monsieur Siorac.
— Invérifiable, bien évidemment… comme toute votre histoire, Madame.
— Et pourtant, si vous saviez le plaisir que cette sotte m’a procuré… Je venais la voir presque tous les jours pour entendre ses supplications. Elle avait faim, et soif. Et je l’ai forcée à s’avilir de la pire façon bien des fois, en échange d’un peu d’eau croupie ou de quelques restes de repas à l’origine destinés aux chiens. Je lui ai même promis de la libérer à condition qu’elle s’adonne à certaines pratiques solitaires devant mes yeux.
— C’est tout à fait monstrueux !
— N’est-ce pas…
— Mais pour tout vous dire, Madame, je pense que tout cela n’est qu’un fantasme de votre part.
— Je comprends. Alors, regardez au fond de cette oubliette, Monsieur Siorac. Regardez bien. Nous sommes en 1617 ; cela fait déjà deux mois que je tourmente cette traînée qui est ma prisonnière. Regardez… Regardez mieux… Oui, comme cela.


Une indicible terreur s’empara alors de tout mon être : la pauvre Rose se tenait devant nous, recroquevillée au fond de sa prison, pleurant à fendre l’âme.

— Regardez-la bien, Monsieur Siorac, et osez donc me dire que tout cela n’est pas vrai.


Puis elle lança à l’adresse de la pauvre créature désespérée :

— Lève les yeux, putain ! Regarde-nous !


Et je vis Rose de Merville lever son regard vers nous, son joli visage creusé par les larmes qui ne cessaient de couler. Je détournai alors la tête, incapable de supporter cette vision terrifiante, lorsque je l’entendis dire à mon adresse :

— Pharamond, je t’en supplie… Aide-moi… Je t’en conjure…


Puis la forme s’estompa lentement, et je me retrouvai alors face au regard maléfique et triomphant d’Hortense Báthory de Merville. Le doute n’était plus possible.

— Alors, Monsieur Siorac… Convaincu cette fois ?
— Oui Madame, répondis-je d’une voix glacée qui ne semblait plus être la mienne. Mais… pourquoi donc la pauvre enfant m’a-t-elle appelé Pharamond ?
— Parce que vous lui ressemblez trait pour trait, Monsieur Siorac. Et c’est pour cela que je vous ai envoyé les mails qui racontent cette histoire. Une manière subtile et agréable de me rappeler ce passé.
— Hum… Dites-moi, Madame… Qu’est donc devenu Pharamond de Merville ?
— Comme vous l’avez écrit, il m’a servie. Il est redevenu le cavalier noir et m’a abondamment fournie en jeunes femmes dont j’avais besoin pour assouvir certains de mes caprices.
— Et ensuite ?
— Ah, il a vieilli. Devenu une charge, je m’en suis débarrassée.


D’un geste brusque, je poussai alors cette abominable femme qui tomba à son tour dans l’oubliette où Rose avait péri. Elle tomba au fond, sans se faire mal apparemment, mais elle me regarda ensuite avec un regard dans lequel je pus lire avec satisfaction une incompréhension totale.

— Mais… qu’est-ce qu’il vous prend, Monsieur Siorac ?
— Il me prend, Madame, que dans votre sentiment de toute-puissance vous n’aviez pas toutes les cartes en main. Vous êtes bien celle que vous prétendez être, je l’admets. Mais vous vous êtes lourdement trompée à mon sujet, et j’accomplis donc, quatre cents ans après, la justice à laquelle vous avez échappée !
— Mais enfin… expliquez-vous…
— Oui Madame : je suis le dernier descendant de Pharamond de Merville.
— Ah-ah-ah… C’est totalement impossible. J’ai bien pris garde à ce que personne n’en réchappe ; et surtout, je ne lui ai pas laissé le temps de faire des enfants.
— Non Madame ; vous avez raison. Rose, par votre faute, ne porta jamais l’enfant de mon aïeul. Mais votre mépris des « petites gens » vous a fait oublier la douce Lorène qui eut un fils de lui, trois ans avant son mariage avec Rose. Un fils qui fut élevé en Bretagne, chez ses grands-parents afin de ne pas nuire aux épousailles de Pharamond.
— C’est impossible…
— C’est affligeant, Madame, comme vous aimez à le dire lorsqu’une chose paraît incroyable. La vérité, c’est que j’ai cherché durant des années à comprendre les raisons de la disparition de la famille de Merville. Et vous me les avez apportées ; soyez-en remerciée. Et du fond de cette oubliette où vous terminerez votre démoniaque existence, prenez le temps de méditer. Et de prier Dieu puisque, à l’évidence, le Diable existe.
— Monsieur de Siorac, je vous en prie…
— Non, Madame ! Je vous l’ai dit : désormais, c’est quelqu’un d’autre qu’il vous faudra prier. Adieu !


Je remontai quatre à quatre les escaliers qui menaient au rez-de-chaussée de la demeure et sortis rapidement dans la rue. Il était trois heures du matin, et je dus prendre un taxi afin de rentrer chez moi. Je me jetai sur le lit tout habillé, et eus bien du mal à trouver le sommeil.

Des rêves étranges ne cessèrent de me hanter. Sans cesse, le regard bleu et magnétique de la comtesse me revenait en mémoire. Et sa voix résonnait : « Siorac… tu es à moi. Ne résiste pas. Tu en as envie… Réponds donc à tes instincts… Soumets-toi à ma volonté. »


Je passai ainsi toute la journée d’hier à me débattre contre ces souvenirs. Je ne mangeai pas. Je transpirais abondamment, en proie à la peur et au désarroi. Et puis ces sentiments se calmèrent enfin, et il me parut urgent de raconter tout cela et de le poster au plus vite afin que chacun puisse connaître la vérité.



_________________________




Il est trois heures du matin. Je viens de me réveiller. Je m’étais endormi sur mon canapé lorsque j’ai senti comme une présence maléfique entrer dans mon appartement. Je vois sous la porte de ma chambre que la lumière est allumée. Je sais pourtant qu’elle était éteinte tout à l’heure… Elle est là. Comment a-t-elle fait ? Je l’ignore… Je sais cependant que cette fois, je vais avoir bien du mal à résister. Je sais au fond de moi que je n’en ai pas envie. Je suis perdu, et bizarrement ce sentiment ne m’effraie pas.

Je vais donc dans un instant pénétrer dans ma chambre et rejoindre mes aïeux dans la volupté que représente le fait de vivre aux pieds d’une si belle et si étrange femme.


Que nul ne cherche à me sauver, ni même à me venger.

Préservez-vous de cette femme tant que vous pourrez !

Mais le Diable a parfois de si beaux yeux…





Pierre Siorac – Herblay, le 25 juin 2015



_________________
"La morale ça n'existe qu'en nous échappant."


Friedrich Nietzsche
Revenir en haut Aller en bas
GIBET
Admin
avatar

Messages : 11634
Date d'inscription : 19/01/2010
Age : 70
Localisation : Finistère

MessageSujet: Re: La légende du cavalier noir   18/1/2016, 04:33

Excellent et lu de bout en bout !!
Bien écrit et bien trouvé
Digne d'être publié , il serait lu avec plaisir
Ce fut mon cas
Merci Pharamond Wink

_________________
" Si tu ne sais pas quoi faire de tes mains, transforme les en caresses" (Jacques Salomé)
Revenir en haut Aller en bas
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: La légende du cavalier noir   

Revenir en haut Aller en bas
 
La légende du cavalier noir
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» La légende du cheval noir de Trois-Pistoles.
» Edit Vert-champagne-noir et "Sable" (la soeur de Satin Taupe)- photos!
» DIÉGO LA LÉGENDE ET L'HISTOIRE
» Humour bien noir comme je l'aime !!!
» Criquebeuf-en-Caux - CAVALIER LEMAITRE MAUCONDUIT LEMESLE

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Nos Mains :: ARTS ET BEAUTE :: La Main des poètes-
Sauter vers: