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 Pétition des ouvriers au Tsar

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GIBET
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MessageSujet: Pétition des ouvriers au Tsar   12/4/2015, 20:14

Rien n'est nouveau sous le soleil ....

Citation :



Pétition des ouvriers
au Tsar

Sire

Nous, ouvriers et habitants de la ville de Saint-Pétersbourg, appartenant à différents états, ainsi que nos femmes, nos enfants et nos parents, vieillards impotents, nous sommes venus vers toi, Sire, pour chercher justice et protection.

Nous sommes dans la misère, on nous opprime, on nous écrase sous un travail au-dessus de nos forces, on nous insulte, on ne nous considère pas comme des êtres humains, on nous traite en esclaves condamnés à supporter leur sort amer et à se taire.

Nous l’avons supporté, mais on nous pousse toujours plus avant dans le gouffre de la misère, de l’injustice et de l’ignorance, le despotisme et l’arbitraire nous étouffent et nous suffoquons. Sire,nous sommes à bout de force. Notre patience est à bout. Pour nous le moment terrible est arrivé où mieux vaut la mort que la prolongation de souffrances intolérables.

Et voilà, nous avons cessé le travail et déclaré à nos patrons que nous ne le reprendrions pas tant qu’ils ne satisferont pas nos revendications. Nous ne demandons pas grand-chose, nous souhaitons seulement ce sans quoi la vie n’en est pas une, mais un bagne, une souffrance perpétuelle.

Notre première demande était que nos patrons discutent de nos besoins en commun avec nous. Mais ils ont refusé. Ils nous ont même refusé le droit de parler de nos besoins, trouvant que la loi ne nous reconnaît pas un tel droit. Nos demandes apparaissaient aussi illégales : réduire le nombre d’heures de travail à 8 par jour ; établir en commun avec nous et avec notre accord le tarif pour notre travail ; examiner nos malentendus avec la maîtrise desu sines ; augmenter le salaire minimum des manœuvres et des femmes jusqu’à un rouble par jour ; supprimer les heures supplémentaires ; traiter nos malades avec attention et sans outrages ; aménager les ateliers de façon que l’on puisse y travailler, et ne pas y trouver la mort à cause des courants d’air effroyables, de la pluie et de la neige.

Tout cela est apparu illégal à nos patrons et à l’administration des fabriques et des usines ; chacune de nos demandes est un crime et notre désir d’améliorer notre situation est une insolence insultante pour eux.

Sire, nous sommes ici des milliers et des milliers, nous ne sommes des êtres humains qu’en apparence, de façon extérieure ; car en réalité on ne nous reconnaît à nous comme à l’ensemble du peuple russe aucun droit de l’homme, ni le droit de penser, de parler, de nous réunir, de discuter de nos besoins, de prendre des mesures pour améliorer notre situation.

On nous a asservis et nous sommes asservis sous le patronage et avec l’aide de tes fonctionnaires. On jette en prison, on envoie en exil quiconque parmi nous ose élever la voix pour défendre les intérêts de la classe ouvrière et du peuple. On punit comme un crime la bonté du cœur, la compassion de l’âme. Compatir avec l’homme opprimé, sans droit, persécuté signifie commettre un crime grave.

Le peuple tout entier - ouvriers et paysans - est livré à l’arbitraire du gouvernement des fonctionnaires, formé de dilapidateurs et de pillards, qui non seulement ne se soucient pas des intérêts du peuple, mais les piétinent. Le gouvernement des fonctionnaires a conduit le pays à la ruine complète, il l’ a entraîné dans une guerre honteuse et il mène de plus en plus profondément la Russie à sa perte. Nous, les ouvriers et le peuple, nous n’avons pas notre mot à dire sur la dépense des contributions énormes que l’on prélève sur nous. Nous ne savons même pas où va et à quoi sert l’argent prélevé sur le peuple réduit à la misère. Le peuple est privé de la possibilité d’exprimer ses souhaits, ses revendications, de prendre part à l’établissement des impôts et à leur dépense. Les ouvriers sont privés de la possibilité de s’organiser en associations pour défendre leurs intérêts.

Sire, est-ce conforme avec les lois divines, par la grâce desquelles tu règnes ? Et peut-on vivre sous de pareilles lois ? Ne vaut-il pas mieux mourir, mourir nous tous tant que nous sommes, peuple travailleur de toute la Russie ? Que vivent et jouissent de l’existence les capitalistes - exploiteurs de la classe ouvrière et les fonctionnaires, concussionnaires et pillards du peuple russe.

Voilà ce qui se tient devant nous, Sire, et c’est cela qui nous a réunis en direction des murs de ton palais. Ici nous cherchons notre dernier salut. Ne refuse pas d’aider ton peuple, sors-le du tombeau de l’arbitraire, de la misère et de l’ignorance. Donne-lui la possibilité de façonner lui-même son destin, rejette de ses épaules le joug insupportable des fonctionnaires. Renverse le mur dressé entre toi et ton peuple et dirige le pays en commun avec lui. Tu es bien placé là pour faire le bonheur du peuple, mais ce bonheur les fonctionnaires nous l’arrachent des mains, il ne parvient pas jusqu’à nous, nous ne recevons que chagrin et humiliation.

Examine nos demandes sans colère, avec attention : elles ne visent pas au mal mais au bien, au nôtre et au tien, Sire. Ce n’est pas l’insolence qui parle en nous, mais la conscience de la nécessité de sortir d’une situation insupportable pour tous. La Russie est trop grande, ses besoins trop divers et multiples pour que les fonctionnaires puissent la gouverner seuls. Il faut une représentation populaire, il faut que le peuple s’aide lui-même et se gouverne par lui-même. Lui seul en effet connaît ses véritables besoins. Ne rejette pas son aide, accepte la, ordonne immédiatement que soient convoqués tout de suite des représentants de la terre russe de toutes les classes, de tous les états, ainsi que des représentants des ouvriers. Qu’il y ait et le capitaliste, et l’ouvrier et le fonctionnaire et le prêtre et le médecin et l’instituteur et que tous, quels qu’ils soient, élisent leurs représentants. Que chacun soit égal et libre dans le droit de vote et à cette fin ordonne que les élections à l’Assemblée constituante se fassent au suffrage universel, secret et égal. C’est là notre principale demande, c’est en elle et sur elle que tout repose, c’est le principal et unique emplâtre pour nos plaies douloureuses, sans lequel ces plaies vont continuer à suppurer et nous conduire vite à la mort. Mais une seule mesure ne peut néanmoins guérir toutes nos blessures. Il en faut d’autres encore et nous te les disons directement et ouvertement, Sire, comme à un père,au nom de toute la classe travailleuse de Russie.

Il faut :

I. Mesures contre l’ignorance et l’absence de droits du peuple russe

1. Libération immédiate et retour de tous ceux qui ont souffert pour leurs convictions politiques et religieuses, pour des grèves et des désordres paysans.

2. Proclamation immédiate de la liberté et de l’inviolabilité de la personne, de la liberté de la parole, de la presse, de la liberté de réunion, de la liberté de conscience en matière religieuse.

3. Instruction publique générale et obligatoire aux frais de l’État.

4. Responsabilité des ministres devant le peuple et garantie que le gouvernement agira conformément à la loi.

5. Égalité de tous sans exception devant la loi.

6. Séparation de l’Église et de l’État.

II. Mesures contre la misère populaire

1. Abolition des impôts indirects et leur remplacement par un impôt direct et progressif sur le revenu.

2. Abolition des annuités de rachat, crédit à bon marché et redistribution progressive de la terre au peuple.

3. Les commandes de l’armée et de la flotte doivent être passées en Russie, non à l’étranger.

4. Cessation de la guerre, conformément à la volonté du peuple.

III. Mesures contre l’oppression du capital sur le travail

1. Abolition de l’institution des inspecteurs de fabrique.

2. Création dans les usines et les fabriques de commissions permanentes d’élus des ouvriers, qui examineront, de concert avec l’administration, toutes les réclamations individuelles des ouvriers. Le licenciement d’un ouvrier ne pourra se faire que sur décision de cette commission.

3. Liberté immédiate des coopératives ouvrières de consommation et de protection des syndicats ouvriers.

4. Journée de travail de 8 heures et réglementation des heures supplémentaires.

5. Liberté immédiate de lutte du travail contre le capital.

6. Salaire normal, immédiat.

7. Participation obligatoire immédiate de représentants des classes ouvrières à l’élaboration du projet de loi sur l’assurance des ouvriers par l’État.

Voilà, Sire, nos principaux besoins, que nous sommes venus te confier ; ce n’est qu’en les satisfaisant que l’on peut libérer notre patrie de l’esclavage et de la misère, qu’on peut la faire prospérer, que les ouvriers peuvent s’organiser pour défendre leurs intérêts,contre l’exploitation éhontée des capitalistes et du gouvernement de fonctionnaires, qui pille et étouffe le peuple. Ordonne et jure de les satisfaire, et tu rendras la Russie heureuse et glorieuse, et tu graveras ton nom dans nos cœurs et ceux de nos descendants pour l’éternité ; mais si tu ne l’ordonnes pas, si tu ne réponds pas à notre prière, nous mourrons ici, sur cette place, devant ton palais. Nous n’avons pas où aller plus avant et ce serait sans objet. Nous n’avons que deux voies : ou la liberté et le bonheur, ou le tombeau. Que notre vie soit un sacrifice pour la Russie à bout de souffrances. Nous ne regrettons pas ce sacrifice, nous l’offrons volontiers.

Georguy Galpone, prêtre
Ivan Vassimov, ouvrier

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MessageSujet: Re: Pétition des ouvriers au Tsar   13/4/2015, 08:52

GIBET a écrit:
Rien n'est nouveau sous le soleil ....



En effet , a-t-il bien reçu cette pétition ?
Parce que ça me donne l'impression que les monarques de cette époque vivaient dans leur bulle comme certains gouvernants de la nôtre .

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Psaume 1: verset 1 qui dit:

Heureux est l'homme, celui-là qui ne va pas au conseil des impies, ni dans la voie des égarés ne s'arrête, ni au banc des rieurs ne s'assied
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GIBET
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MessageSujet: Re: Pétition des ouvriers au Tsar   13/4/2015, 19:46

En fait je me suis posé la même question. Quelle réponse a-t-on donné à cela ? Je n'ai trouvé aucune trace d'une réponse à cette pétition . Mais le contenu à servi d'idéologie de base au communisme finalement.

Cette pétition ressemble aux cahiers de doléances que les "députés" (au sens personne députée pour parler au nom des autre) du tiers état ont envoyé à Louis XVI avant la révolution. Des centaines de cahier sont encore consultable et sont des mines d'information sur la vie du petit peuple en milieu rural.
Tous ces cahiers , que le roi avait lui même demandé, ont été remontés mais aucun n'a reçu le moindre début de réponse royale
Ceci à alors été considéré comme un mépris et attiser lma colère contre le roi
En fait il n'y avait pas de mépris mais une incompréhension totale entre les niveaux: le peuple perdu dans des sujets de nature incompréhensible pour un monarque tant c'était loin de ses préoccupations auxquelles il aurait su répondre
Le tiers de l'Anjou dit même :
« Il semble impossible que les prochains Etats généraux puissent statuer définitivement sur ces objets [...]. Il ne serait peut-être même pas à désirer qu'ils entreprissent de courir d'une même haleine cette immense carrière. Ce n'est pas au milieu de nombreuses assemblées qu'on peut élever un si vaste édifice et l'achever dans toutes ses parties. Pour ce travail épineux il est besoin de recherches infinies et de tout genre, de la scrupuleuse lenteur de la critique, du silence de la méditation. » 

Pourtant ces cahiers défendait le roi...s'il les avait lus il aurait sauvé sa tête en s'appuyant sur le peuple qui ne la voulait pas!
Voir:http://www.cosmovisions.com/ChronoRevolutionCahiers.htm

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MessageSujet: Re: Pétition des ouvriers au Tsar   13/4/2015, 19:53

Hannibal84 a écrit:
Compte tenu des termes des réclamations qu'exige cette pétition, qui ne sont pas du tout "d'époque", le formulerai toutes réserves sur l'authenticité de ce texte, qui comme les protocoles des sages de sion, me semble être un faux contemporain à l'usage des communistes du Front Populaire ! Il y a du y avoir des revendications à l'époque du Tsar Nicolas qui était, l'Histoire l'a démontré, un être dépourvu d'autorité et joué du barbu Raspoutine et de la Tsarine...
Désolé Gibet, mais non. Je n'y crois pas !
Un document n'est pas fait pour y croire mais pour être étudié
Et quand on n'est pas sûr on dit "je ne sais pas " ...c'est mon cas!
La croyance relève d'un autre phénomène: la foi!
Mais voyons la russie de l'époque était très liée à la France et en France il filtrait déjà ce type d'idéologie. En outre l'idéologie communiste n'est pas née une matin dans l'arrière cours d'une officine philosophique!
En outre Nicolas II dont il est question dans cette pétition a régné de 1894 à 1917 ...les théories communistes étaient avancées! Il a vécu un peu la même relation avec son peuple que Louis XVI avec les cahiers de doléance! Nicolas II, son épouse, son fils, ses quatre filles, le médecin de la famille, son domestique personnel, la femme de chambre et le cuisinier seront ensuite mis à mort par les bolcheviks dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918!!
Alors affirmer que c'est un faux quand on n'est pas expert c'est aller trop vite en besogne
Ceci dit je présente un document pour qu'il suscite une réflexion et non pour que tu le juges , ami Hannibal, comme on jugerait un tableau!

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MessageSujet: Re: Pétition des ouvriers au Tsar   14/4/2015, 02:45

Hannibal84 a écrit:
C'est vrai que la "classe ouvrière" de l'époque du Tsar en était encore à celle de notre XVIIIème siècle avant la révolution. Mais les bolcheviques étaient ultra-minoritaires et se rencontraient dans les élites intellectuelles nourries des lectures de Karl Marx et de Friedrich Engels, ainsi que des écrits de Lénine datant de bien avant 1917... (Exemple: "Deux tactiques de la social-démocratie dans la  révolution démocratique" Editions sociales.
La pétition doit se passer aux alentours de 1900 et à cette époque l'internationale ouvrière avait plus de 10 ans d'existence et le partis ouvrier  social démocrate russe est aussi créé du temps du tsar Nicolas II. Alors en 1903 à la naissance des bolchéviques les relations internationales ouvrières ont déjà 5 ans!!
Ce qui me fait sourire c'est que ce sont des "populistes" tendant à rallier l'intelligentsia à la paysannerie qui porte tous les espoirs d'une amélioration de la condition du peuple.
En 1872, la traduction du premier tome du Capital de Marx a été achevée par deux émigrés German Lopatine et Nikolaï Danielson. La censure tsariste estimant que ce texte “scientifique” et bien trop dense sera peu lu en Russie autorise sa diffusion, laquelle constitue ainsi tant la première traduction du Capital que la première publication de l'ouvrage de Marx à l'étranger. Or, contrairement aux attentes des censeurs, Le Capital va connaître un grand succès en Russie (les 3 000 exemplaires sont écoulés en une année), et engendrer des discussions passionnées dans les milieux radicaux russes, ainsi que des polémiques acharnées sur les “destinées du capitalisme en Russie”, selon le titre de l'ouvrage publié en 1882 par Voronstsov, économiste de tendance populiste. »

En bref tout laisse supposer que, contrairement à ce que tu penses, ce texte n'est pas un faux mais s'inscrit complètement dans les grandes luttes russes conduite par l'intelligentsia russe qui soutien le populisme dans les années 1883 du tsar NicolasII.

Je suis sûr que tu en conviendras Wink

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GIBET
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MessageSujet: Re: Pétition des ouvriers au Tsar   15/4/2015, 19:18

rir2: rir2: rir2: rir2: 

Tu es extraordinaire!! Et moi aussi je t'aime bien (Heu tu as peut être remarqué quand m^me que ce texte était une traduction Wink Wink 

Allez je mets tes connaissances historiques issus de tes grimoires à l'épreuve de ceci:

Citation :


La Russie vacille

LE MONDE | 24.08.2005 à 14h32 • Mis à jour le 24.08.2005 à 14h32 |  Par Natalie Nougayrède  


Au-dessus de la foule qui progresse vers le Palais d'hiver flottent des fanions religieux et des icônes. Le cortège est formé de milliers d'ouvriers en grève, venus de dizaines d'usines de Saint-Pétersbourg, capitale de l'empire. Ils viennent porter une pétition au tsar. Ils demandent une journée de travail de huit heures et des augmentations de salaire. Ils ne brandissent ni drapeau rouge ni slogan marxiste. De leurs rangs s'élèvent des hymnes orthodoxes. Manifestation, ou procession ? En tête, deux ouvriers portent un portrait de Nicolas II.
Le meneur de la marche est un prêtre aux longs cheveux bruns, le regard intense, la peau mate "comme un Tzigane", selon les témoins. Le pope Gapone a 35 ans, des origines modestes de fils de paysan ukrainien (de la région de Poltava), un talent d'orateur et un désir énorme de se porter au secours du petit peuple, en s'en remettant au tsar. C'est aussi un personnage mystérieux, que certains soupçonnent de liens avec l'Okhrana, la police politique.
Dans les années précédentes, Georgui Gapone a eu un protecteur redoutable, nul autre que Sergueï Zoubatov, chef de la section spéciale du département de la police, l'inventeur du concept de socialisme policier. Zoubatov a été un grand recruteur d'agents secrets, le meilleur d'Europe, dit-on, un as de l'infiltration des organisations révolutionnaires. Sergueï Zoubatov considérait que sa mission consistait à rallier les ouvriers à l'autocratie, en leur fournissant les moyens de défendre leurs intérêts. Il fabriqua des syndicats (appelés sociétés d'entraide ou unions) contrôlés en sous-main.
Gapone en était une efficace figure de proue. Ce qui n'enlève rien, en ce jour de pétition de masse, à la sincérité fiévreuse du prêtre. Gapone était un idéaliste influençable, qui verra tout lui échapper.
Nous sommes le 9 janvier 1905, selon le calendrier julien (22 janvier dans le calendrier grégorien). La dynastie des Romanov va, dans quelques instants, vaciller.
La Russie est agitée de protestations ouvrières et de troubles dans les campagnes. Grâce aux efforts du ministre des finances, Sergueï Witte, le pays s'est pourtant modernisé. Le Transsibérien est en construction, des emprunts sont levés à l'étranger, le pétrole se développe à Bakou. La Russie est à cette époque la cinquième économie du monde (aujourd'hui, la dix-septième). Mais les 100 millions de paysans de l'empire, qui forment l'écrasante majorité de la population, vivent enfoncés dans la pauvreté.
Un régime policier enserre la société, muselle les journaux. De petits partis révolutionnaires ont commencé à s'implanter. Les actes de terrorisme se multiplient. Le ministre de l'intérieur, Viatcheslav von Plewe, vient d'être assassiné ­ - un sort déjà subi par son prédécesseur. Un avocat originaire de la région de Samara, Vladimir Ilitch Oulianov, alias Lénine, observe tout cela avec minutie, de son exil à Genève.
Aux confins de l'empire, en Mandchourie, la guerre avec le Japon, qui dure depuis un an, a tourné au fiasco. Port-Arthur est tombé, après deux cent trente-neuf jours de siège. La Sainte Russie est humiliée. Qui plus est, par des "macaques" ! ­ - Nicolas II désignait toujours ainsi les Japonais, dans son journal. La "petite guerre victorieuse" dont le pays avait "besoin" (la formule est du ministre Plewe) devait fournir une diversion opportune. Raviver le patriotisme, faire oublier les troubles internes de la vaste monarchie. C'est, au contraire, la déroute.
De nombreux grévistes, en ce dimanche 9 janvier, proviennent d'usines métallurgiques et d'armement, parmi lesquelles les fabriques de canons Poutilov, dans les faubourgs de Saint-Pétersbourg. C'est là que l'organisation du pope Gapone tient une de ses meilleures bases. Après le renvoi de quatre ouvriers, dont deux activistes, par la direction, l'usine est sens dessus dessous. La grève s'est étendue à d'autres fabriques.
Que dit la fameuse pétition, brandie par le cortège des protestataires ? C'est un long texte implorant, imbibé de ferveur monarchique. Il a été lu et relu, passé de main en main, applaudi lors d'assemblées agitées d'ouvriers. Georgui Gapone en est l'auteur. C'est une supplique au tsar : "Nous sommes venus vers toi, Sire, pour chercher justice et protection. Nous sommes tombés dans la misère. On nous opprime, on nous écrase d'un travail au-dessus de nos forces. (...) Sire, est-ce conforme aux lois divines, par la grâce desquelles tu règnes ? (...) Démolis le mur entre toi et ton peuple, et qu'il gouverne en commun avec toi."
Le froid est vif, en ce dimanche d'hiver, sur les rives de la Neva. Les ouvriers pétitionnaires sont là, par dizaines de milliers, ils approchent de la porte de Narva. Des détachements armés sont déployés. La ville est paralysée. Le Palais d'hiver, résidence officielle de l'empereur, est une forteresse assiégée. Le tsar ne s'y trouve pas. Il est en famille, dans son palais et ses parcs verdoyants de Tsarskoïe Selo, à une vingtaine de kilomètres. Le soir, en père attentif et époux tendre, il aime y faire la lecture à l'impératrice Alexandra et à leurs quatre filles (Alexis, le tsarévitch, né à l'été 1903, est encore bébé). Puis il rédige quelques lignes dans son journal, avant de se coucher.
Dans son inimitable style télégraphique, Nicolas II écrit, le soir du 8 janvier, à la veille des événements qui changeront la face de son empire : "Journée claire et froide. J'ai eu beaucoup de travail. Nous avons eu Freedericks (le chef de la garde du palais) à déjeuner. J'ai fait une longue promenade. Depuis hier, toutes les usines et fabriques de Saint-Pétersbourg sont en grève. On a fait venir des troupes des environs pour renforcer la garnison. Jusqu'ici les ouvriers ont été calmes. On estime leur nombre à 120 000. A la tête de leur Union se trouve une sorte de prêtre socialiste nommé Gapone." Il ajoute que le ministre de l'intérieur l'a tenu informé des mesures prévues.
Le lendemain, en fin de matinée, des cavaliers de la garde impériale, sabre au clair, chargent les manifestants. Des corps sont piétinés par les chevaux. La foule continue d'avancer. Des soldats ouvrent le feu sur elle. Des massacres se produisent en plusieurs endroits de la ville. Selon les données officielles, on dénombre 96 tués et 353 blessés (dont 34 mourront des suites de leurs blessures). Les sources non officielles parlent de centaines de morts. Perdu au milieu de ce désastre, le prêtre Gapone se relève, et s'écrie en tremblant : "Il n'y a plus de tsar !"
Le soir de la tuerie, toujours à Tsarskoïe Selo, Nicolas II inscrit dans son journal : "Journée pénible. De sérieux désordres se sont produits à Pétersbourg en raison du désir des ouvriers de venir jusqu'au Palais d'hiver. Les troupes ont dû tirer dans plusieurs endroits de la ville. Il y a eu beaucoup de tués et de blessés. Seigneur, comme tout cela est pénible et douloureux. Maman est venue de la ville juste à l'heure du service. Nous avons déjeuné en famille."
Pourquoi l'armée a-t-elle tiré ? Diverses explications ont été avancées. Complot ourdi par une camarilla pour remplacer Nicolas II par un tsar fort ? Edward Radvinski, un des biographes russes du dernier empereur, cité par l'historien Michel Heller, juge la version trop romantique : "En Russie, on adore trouver des conspirations là où il n'y a que je-m'en-foutisme pur. Quelqu'un n'a pas vérifié quelque chose ni prévenu quelqu'un... Quelqu'un, désireux de se garantir, a fait venir la troupe et éloigné le tsar de Pétersbourg... C'est par bêtise ou par paresse que, le plus souvent, adviennent chez nous de grands et terribles événements."
A partir de ce jour, le tsar acquiert un surnom : "Nicolas le sanglant". Il cesse d'être le tsar "Batiouchka", le Petit Père protecteur. La monarchie durera encore douze ans, mais n'effacera pas cette tache noire des esprits. Nicolas II l'a-t-il compris ? C'est un homme ordinaire, portant une charge qui l'écrase. Une conviction est ancrée chez lui : son pouvoir doit être autocratique, car en Russie, telle est la nature des choses, et tel est l'héritage qu'il veut transmettre, à son tour, à son fils.
La révolution russe de 1905 commence le 9 janvier. Une vague de soulèvements s'empare du pays. Nicolas II décide de s'appuyer sur le général Trépov, auquel il confie la police de tout l'empire. Ce dernier entre dans la postérité en ordonnant à ses hommes : "Ne ménagez pas les cartouches !" Des paysans incendient des propriétés de nobles. Au cours de l'été, le port d'Odessa est le théâtre de la révolte du cuirassé Prince-Potemkine, dont Eisenstein fera, en 1925, un film remarquable de la propagande soviétique, Le Cuirassé Potemkine.
Les marches de l'empire ­ - a Pologne, la Baltique, le Caucase, la Finlande - ­ s'embrasent à leur tour. La police réplique en attisant les tensions interethniques. A Bakou, à Choucha, les affrontements entre Arméniens et Azéris (appelés Tatars) font des centaines de morts. En octobre éclate la première grève politique générale de la Russie. Elle est organisée par les partis révolutionnaires et les unions professionnelles. Dans les universités, l'agitation est à son comble.
Nicolas II écrit à sa mère : "Tu as, bien sûr, le souvenir de ces jours de janvier que nous avons passés à Tsarskoïe... Or ils ne sont rien, en comparaison des jours d'aujourd'hui. (...) Peux-tu imaginer pareille ignominie ? Il n'est question que de grèves, de sergents de ville, de cosaques et de soldats assassinés, de désordre, de troubles et d'agitation." A Pétersbourg est apparu un soviet des députés ouvriers, embryon de deuxième pouvoir.
Le 17 octobre, Nicolas II signe un manifeste qui met fin formellement au pouvoir absolu en Russie. Il accorde des droits civiques à la population : liberté de parole, de presse, de réunions, d'unions. Il accepte de faire "passer tous les textes de lois par une Douma d'Etat ". "Il ne s'agit rien de moins que d'une Constitution", écrit-il avec résignation à sa mère.
Sergueï Witte, le brillant ministre des finances, a participé à l'élaboration de ces réformes. Il a parlé, jour après jour, à l'empereur, pour le convaincre. Sergueï Witte n'est pas précisément un libéral au sens politique, mais il est réaliste et sent le péril. Il fallait lâcher du lest. La Constitution ? " Elle est dans ma tête, confiera-t-il un jour, mais, du fond du cœur, je crache dessus." Witte comprenait que les autorités ne disposaient pas des moyens militaires nécessaires pour restaurer l'ordre par la force. Le tsar est acculé. Lorsque, le 27 avril 1906, Nicolas II assistera avec son épouse, dans la grande salle du palais Tavrichesky, à la convocation de la première Douma, il bougonnera : "Je ne pardonnerai jamais cela." Nicolas II dissoudra la première Douma après dix semaines.
Entre-temps, la publication du manifeste du 17 octobre a été interprétée, par la paysannerie russe, comme le coup d'envoi d'un vaste défoulement anarchique. Les troubles agraires, accompagnés de pillages, de banditisme, de pogroms contre les communautés juives, dureront des mois. A la grande déception de Nicolas II, les concessions politiques n'ont pas permis d'apaiser la situation. Des expéditions punitives de la police sont dépêchées vers les provinces. La révolution de 1905 a changé les institutions politiques, mais non les attitudes politiques, souligne l'historien Richards Pipes. La monarchie russe continue de prétendre que rien n'a changé. Les organisations libérales ont connu leur apogée. Les socialistes, pour leur part, émergent de cette tourmente plus déterminés que jamais à exploiter les faiblesses du pouvoir et à préparer la seconde phase, socialiste, de la révolution. Lénine parlera de 1905 comme d'une "répétition générale".
Et le prêtre Gapone ? Après avoir fui vers la Finlande, il rentre en Russie au lendemain du manifeste du 17 octobre, espérant blanchir son nom. Il est harassé, torturé par la tournure qu'ont prise les choses, hanté par les morts du 9 janvier. Ses vieilles accointances le rattrapent. A l'issue d'une parodie de procès clandestin, dans une datcha près de Pétersbourg, il est pendu, le 28 mars 1906, par des membres d'un groupuscule terroriste, l'Organisation de combat des socialistes révolutionnaires, agissant sur les ordres d'un dénommé Evno Azef. Ce dernier, comme on l'apprendra plus tard, n'était autre qu'une des meilleures taupes de l'Okhrana...

Natalie Nougayrède
 Bibliographie
The Russian Revolution (1899-1919), de l'historien américain Richard Pipes.
Ed. Colins Harvill, Londres, 1990.
Une somme magnifique, avec une dédicace qui en dit long : "Aux victimes".

Histoire de la Russie et de son empire, de Michel Heller.
Traduit du russe par Anne Coldéfy-Faucard. Ed. Flammarion "Champs", 1999, 986 p., 12,20 €.
Passionnant, truffé de détails vivants, de portraits croqués, et rendant bien les différentes interprétations qui ont pu être données des événements, à différentes époques.

Nicolas II, de Marc Ferro.
Ed. Payot, 1991, 369 p., 11 €.

Nicholas II, Emperor of all the Russias, de l'historien britannique Dominic Lieven.
Editions John Murray, 1993.

Georgui Gapone : invention et vérité, de I. Ksenofontov.
Publié en russe, à Moscou, aux éditions Rosspen, 1996.
C'est "le" livre sur Gapone, très fouillé. La thèse de l'auteur est que, si Gapone a eu des contacts avec l'Okhrana, il était complètement sincère dans sa lutte pour les droits des ouvriers. Malheureusement non traduit en français

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2005/08/24/la-russie-vacille-par-natalie-nougayrede_682251_3208.html#7ttxBXhUvovPKbA7.99

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MessageSujet: Re: Pétition des ouvriers au Tsar   16/4/2015, 02:54

Hannibal84 a écrit:
Mes "grimoires" ? Allons, allons, je pense que celà t'a échappé...
OK, mettons tout celà sous le coup des traductions, du Russe à l'Anglais et de l'Anglais eu Français et n'en parlons plus.
Cher Hannibal aucune injure crois-moi dans mon appellation. Tu sais que je suis un adepte de l'ésotérisme et c'est dans le sens que j'ai utilisé le mot (et non pas les vieilles recettes de magie)
Le terme grimoire est βιβλίον μαγικής σολωμονικής (en grec) c’est-à-dire : un livre de magie de Salomon
Salomon prince des sages et "mage" au sens chrétien du terme
Salomon qui promet de "trancher" en deux l'objet du litige !!
Alors non ce mot symbole ne m'a pas échappé mais mon propos ne devait pas être pris dans le sens du vulgaire: Il signifiait "tes livres de connaissance magique " qui arrivent toujours à me sortir une référence intéressante!

Pour notre affaire ton point final est de bonne grâce et au fond nos échanges nous ont enrichi tous les deux car j'y ai pris ma part!
Merci

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